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La récente crise du Darfour laquelle remonte à 2004, date de création des rebellions dans cette région, a focalisé l’opinion internationale sur le Soudan, ses responsables, son régime islamiste, et quelque peu oublié, à dessein probablement, que le Tchad dirigé par Deby était jusqu’à cette date un des principaux alliés du régime de Khartoum ; que les liens très forts qui unissaient Al Béchir et Deby remontent à 1989 date à laquelle la France, la Libye et le Soudan se sont entendus pour installer Deby au pouvoir après le renversement du régime de Hissein Habré.

C’est dire que de 1989 à 2004, la complicité a été totale entre Deby et le régime soudanais, qui a largement contribué au parachutage de Deby au pouvoir en permettant l’installation des bases militaires sur son territoire, leur approvisionnement en hommes, en « conseillers » militaires français et libyens, en armes, munitions, véhicules y compris des blindés en provenance de la Libye et de la France.


L’engagement du régime islamiste de Khartoum aux côtés d’Idriss Deby s’est fait d’abord en amont comme expliqué ci-dessus mais aussi en aval, en accompagnant son installation au pouvoir. C’est ainsi que dans les bagages de Deby sont arrivés par centaines des soudanais, certains ont constitué l’ossature militaire des forces de Deby, d’autres étaient des conseillers politiques, des professeurs, des religieux hommes et femmes, des hommes d’affaires, des chanteurs, des spécialistes de l’agitation politique.


Très tôt, Idriss Deby va avoir à ses côtés un véritable staff sélectionné et positionné par le leader soudanais, chef du parti de la convention populaire, le cheikh Hassan El Tourabi très influent au Darfour et qui n’a jamais caché son intérêt pour le Tchad et ce, dans le dessein de propager largement ses idées.


La figure emblématique de ce vaste mouvement de « conquête » du Tchad est le cheikh Hassan Hissein Abakar, Soudanais originaire du Darfour, membre du bureau politique du parti de TOURABI, qui arrivera au Tchad, une semaine seulement après la prise de pouvoir par Deby.


Tout d’abord conseiller politique à la présidence, il sera nommé imam de la grande mosquée de Ndjamena et dirigera aussi le comité islamique. Pour la première fois dans l’histoire du Tchad, le chef spirituel de la communauté musulmane ne sera pas tchadien.


A un de ses conseillers qui lui fait la remarque, Deby rétorque que la communauté chrétienne est, elle-même, dirigée depuis les indépendances par Monseigneur Vandame, un français. Ce qui est vrai, mais est-ce pour autant acceptable.


Le cheikh Hassan Hissein a une grande mission au TCHAD, elle s’inscrit en droite ligne des idéaux de son leader Tourabi, alors que l’islam tel qu’il était pratiqué au Tchad est un islam modéré, se limitant à un domaine privé, même si le sentiment d’appartenance à la Umma islamique existe, le vécu de sa religion par le musulman tchadien n’avait jusque-là aucune connotation politique pour le citoyen lambda. C’est donc là que va commencer le travail des hommes et des femmes de Tourabi.


Le cheikh va disposer pour cela d’une belle cagnotte, fonds de la Libye, de l’Arabie Saoudite et du Soudan, notamment la construction de mosquées même là où il n’y a pas assez de personnes pour les remplir ; le cheikh place ses hommes dans toutes les mosquées de la capitale d’abord, puis partout ailleurs. Construction d’écoles coraniques, innovation : les fameuses « médressas » font leur apparition (mélange d’enseignement coranique et d’enseignement général classique).Création d’écoles arabes dans une totale confusion, nous y reviendrons.


Le cheikh soudanais crée une association des cadres musulmans, très important moyen d’action politique, regroupant les cadres de la haute administration jusqu’à la présidence, ceux du secteur privé, des parlementaires, des membres du parti au pouvoir et enfin des journalistes.


La colonisation française avait utilisé trois leviers importants pour pénétrer et s’imposer par la force et la terreur aux pays africains ; la religion avec les missionnaires, la force politique et militaire, l’école et une langue pour imposer une culture et des institutions. En comparant l’action du Cheikh sur ces trois leviers, on aboutit comme on peut le constater aujourd’hui à la transformation profonde et radicale de la société tchadienne, car une fois que les instruments sont en place, les messages peuvent être diffusés largement et relayés.


Dans les mosquées, les prêches sont d’abord orientés vers les us et coutumes tchadiennes jugées non conformes aux règles d’un véritable islam, les femmes sont les premières visées ; le hijab et la burqua font leur apparition et se développent à une vitesse vertigineuse, le voile tchadien se porte désormais comme au Soudan. Les cérémonies des baptêmes et des décès (enterrement et funérailles) sont aussi remises en cause et de nouvelles pratiques sont adoptées. L’architecture des mosquées est copiée totalement sur celle du Soudan, la pratique des chorales religieuses est instaurée et fortement encouragée, elle se fait exactement comme au Soudan avec le même port vestimentaire, à tel point que quand on en voit à la télévision tchadienne, on peut se croire à la télévision soudanaise. Aujourd’hui, le phénomène est tel que dans certains quartiers de N’Djamena, il est impossible aux jeunes filles de porter un pantalon jean par exemple, plusieurs cas de jets de pierres contre elles par de jeunes enfants dans la rue, ont été signalés. Relevons qu’une récente actualité a signalé le même cas au Soudan avec l’affaire de la journaliste condamnée à recevoir 40 coups de fouet pour port de pantalon. Signalons l’influence considérable des paraboles Arabsat distribuées gratuitement par les libyens, et l’envoi jusqu’à nos jours, de nombreux jeunes au Soudan pour soit des stages de formation en théologie, soit pour être des « enseignants » dans les écoles coraniques et arabes.

La question du Bilinguisme au Tchad a toujours posé quelques difficultés dans la mesure où une partie des Tchadiens pensent que «  qui dit langue arabe dit islam », pour résumer certaines appréhensions. L’instauration d’un bilinguisme s’entend en principe comme la nécessité de donner à l’arabe toute sa place, au même titre que le français. De ce principe d’apprentissage de la langue arabe qui en soit peut apporter beaucoup aux Tchadiens, il est clair que l’instauration d’un bilinguisme est un travail de titan qui demande un investissement de longue haleine tant en ce qui concerne la formation du corps enseignant, du primaire à l’université, dans presque toutes les matières mais aussi la problématique des supports ; faut- il traduire les manuels qui existent en français en arabe où en créer de spéciaux en arabe ? Sans compter l’épineux problème des débouchés sur le marché de l’emploi. C’est pourquoi, jusqu’à aujourd’hui, si on prend les pays du Maghreb, aucun n’est parvenu à instaurer un véritable bilinguisme, l’exemple du Cameroun voisin l’illustre aussi pour ce qui est du bilinguisme français-anglais.

Comment penser que Deby et son gouvernement peuvent travailler à l’instauration d’un bilinguisme bien pensé et organisé, de bonne qualité, de manière planifiée et progressive ? Bien au contraire, on assiste à une confusion dangereuse sciemment entretenue parce que sous-tendue par des objectifs politiques précis.


Depuis 1994, un centre d’apprentissage de la langue arabe a été mis en place pour les fonctionnaires pour parfaire leur connaissance en arabe, à tour de rôle tous les ministères et institutions sont contactés pour y envoyer leur personnel. Le régime Deby a démissionné de son rôle d’assurer la fonction éducative, plus de 250 écoles arabes ont été créées par des fonds privés (Libye, Soudan, Arabie saoudite) dans une totale anarchie et n’obéissant à aucune politique éducative déterminée par le gouvernement. Le problème est que, comme l’a souligné un expert de l’Unesco, l’enseignement dans ces écoles est l’œuvre de pseudo enseignants, et au bout du compte on a dans ce système tchadien des élèves qui ne sont scolarisés normalement ni en arabe, ni en français.


Dans ces écoles dites arabes, les non musulmans ne sont pas acceptés, en plus les jeunes filles sont obligées de porter le hijab ou la burqa, alors que dans les pays arabes comme le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et même la Libye, les jeunes filles sont libres de porter ou non le voile dans ces écoles ; par exemple, dans l’université Sebha en Libye, les filles ne portent pas le voile mais sa filiale à Ndjamena appelée pompeusement « université Sebha de Ndjamena », le port du hijab et de la burqa est obligatoire. C’est bien la preuve qu’il y a problème.


La question devient grave et brûlante aux constats suivants
 :

 

 

L’arabe Tchadien a été supprimé de l’espace médiatique national pour être substitué par l’arabe littéraire que 99 % de la population ne comprend pas. Pourquoi les deux versions, très proches du reste, de la même langue ne pourraient-elles pas coexister ?

Comment expliquer et justifier qu’à la télévision nationale, aujourd’hui positionnée sur le satellite et donc censée être la vitrine de notre pays, comment expliquer qu’aucune langue nationale n’y est parlée, à part l’arabe littéraire, pourquoi avec toutes nos richesses linguistiques, parmi les 200 langues que compte le Tchad, pas une seule n’est diffusée dans ce média puissant qu’est la télévision.

Le discours du Chef de l’Etat n’est plus traduit en langue Sara comme cela se faisait sous le régime de HH et avant. Pourquoi ?

Une langue véhicule une culture, des valeurs et contribue à construire une identité. Quand le régime et son élite pensante travaillent à faire disparaitre nos langues nationales, en ne voulant plus les entendre et les diffuser, on organise leur disparition progressive. C’est pourquoi l’on peut parler d’une politique d’arabisation au forceps qui se fait exactement comme au Soudan où aucune autre langue à part l’arabe ne passe dans les medias censés présenter le Soudan au monde. Les cultures négro-africaines ne sont diffusées que dans le cadre de manifestations folkloriques, genre festival des cultures récemment organisé à Sarh.

Alors que presque tous les pays africains ont intégré l’enseignement des langues nationales dans le programme scolaire, souhaitant préserver les valeurs véhiculées par celles-ci dans la mesure où chaque individu s’identifie par référence à un système de valeurs qu’exprime, enrichit et propage une langue.

Un immense jeu politique se déroule et conditionnera l’avenir de notre pays. Cette transformation radicale s’est faite et se poursuit avec le soutien et l’aval d’Idriss DEBY, car que ce soit les prêches dans les mosquées ou dans les écoles arabes et coraniques, un message de soutien politique est largement diffusé et relayé à chacune de ses sorties par l’iman Hassan Hissein.

Il a fallu qu’ID décide l’imposition immédiate du « bilinguisme parfait » (dixit Deby) qu’une véritable démonstration de force s’est faite dans toutes les grandes villes pour soutenir l’initiative.
Les leviers mis en place, ont été consolidés, bien huilés, ils peuvent être désormais actionnés sous n’importe quel prétexte.

Une plate-forme revendicative est dressée à savoir l’adhésion du Tchad à la ligue arabe à l’instar du Soudan et de la Somalie. La dénonciation de la « christianisation de l’Etat tchadien » par la prise en considération des fêtes chrétiennes dans leur totalité et pas les fêtes musulmanes, pratique imposée par la colonisation française. Le refus que le dimanche soit jour férié, car symbolisant encore une fois, les pratiques coloniales favorisant le christianisme par la nécessité de participer à la messe dominicale, revendication que le vendredi soit jour de repos hebdomadaire. La sensibilisation des musulmans à ne pas fêter Noel, fête chrétienne qui ne les concerne pas. Une des revendications concerne l’exigence que désormais pour accéder ou être nommé à un poste important, il faut parler et écrire les 2 langues. On raconte à Ndjaména que pour se préparer à cela, M. Gali Gotté Gata a foncé en Tunisie où il a passé un an à apprendre l’arabe. Tout un symbole. Pour ne citer que ces exemples, on peut dire que les nuages s’amoncellent au dessus de nos têtes contribuant à obscurcir davantage un horizon déjà surchargé.

L’exemple le plus important et qui illustre parfaitement la situation est le blocage du code de la famille et ce, depuis plusieurs années. Pour la première fois au Tchad, l’organisation de la vie sociale, des droits et devoirs des individus est, désormais, conçu différemment. Si l’Etat n’arrive pas à trancher, c’est qu’il soutient cette nouvelle vision et temporise pour l’instant en attendant de trouver les moyens de faire passer un projet plutôt conforme à ladite vision.

Dans une seconde partie, nous nous interrogerons sur la réaction de nos frères sudistes, sur la politique de l’autruche de la France et son lâchage des Sudistes, sur la vision du cheikh Hassan Hissein pour le Sud du Tchad qu’il souhaite modeler à l’image du Sud Soudan et la façon dont il manage avec maestria ses relations avec les représentants de la communauté chrétienne. Questions aussi sur l’appui libyen à la mise en œuvre de cette politique dans le Sud de notre pays.

A bientôt.

 

Tag(s) : #Ambénatna

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