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L’annonce de l’événement laisse pantois. Idriss Déby, le Chef d’Etat tchadien se rend chez son homologue et néanmoins ennemi juré, le chef d’Etat soudanais, Omar El-Béchir. Il est que la politique est bien le domaine du tout possible, mais là, il faut le reconnaître, l’événement est de taille.


Lorsqu’on sait quelle haine viscérale a depuis toujours opposé les deux voisins ennemis, lorsqu’on se rend compte avec quelle efficacité les deux chefs d’Etat se sont régulièrement combattus, par rebelles interposés, l’initiative actuelle de Déby le tchadien est à tout le moins surprenante.


Car le président tchadien n’a pas mis les pieds dans la capitale soudanaise depuis...2004. Rien que ça. Entre-temps, les deux dirigeants auront eu tout le temps nécessaire de se traiter régulièrement de tous les noms d’oiseaux car le moindre mouvement à leur frontière commune (qui est immense) a toujours été l’occasion pour l’un et l’autre de se souvenir que l’homme d’en face n’est rien d’autre qu’un ennemi
.


Mais voilà. On est en politique et tout y est ondoyant. Le président tchadien a lui-même annoncé qu’il irait rencontrer son homologue soudanais à Khartoum, en début de semaine prochaine. Et déjà une délégation tchadienne a reçu mission de se rendre dans la capitale soudanaise, dans le cadre de la création d’une force mixte tchado-soudanienne. Elle n’est pas belle, la politique ? Si l’on en croit Idriss Déby, il semble avoir reçu tout dernièrement comme une révélation. "J’irai discuter avec le président El-Béchir...Je suis un homme de dialogue et d’ouverture. La guerre n’a jamais arrangé les choses et je sais de quoi je parle..." Vraiment admirable... de réalisme très politique.


Car, personne n’est vraiment dupe au point de gober ces presque déclarations d’amour du voisin ennemi et de l’ingurgiter comme du petit lait. L’initiative de Déby tout comme le désir d’accueil de El-Béchir procèdent de calculs savamment mûris dont la résultante est que forcément chacun des deux chefs d’Etat sortira gagnant d’une réconciliation que l’on qualifierait en temps normal de contre nature. Et c’est vraiment de realpolitik que l’on parle. Les deux dirigeants doivent bientôt faire face à des élections, chacun dans son pays. Le Soudanais voit arriver le temps de la présidentielle dont on peut légitimement penser qu’il le redoute particulièrement. Perdre cette présidentielle est presque synonyme pour lui de se faire cueillir comme un fruit mûr par la CPI plus que jamais aux aguets. Si on ajoute à cette préoccupation majeure la désormais célèbre question du Darfour qui a toujours cours, et les velléités indépendantistes du sud de son pays, on se rend bien vite compte que El Béchir a de quoi se faire des cheveux blancs.
Ce n’est pas à présent que le dirigeant soudanais esquissera des pas de danse en public pour narguer Moreno-Occampo et ses juges de la CPI.


Le président tchadien s’il peut se vanter de ne pas avoir suspendu à sa tête, une si grosse épée de Damoclès, n’est cependant pas exempt de problèmes à l’interne. Lui aussi doit faire face à de prochaines élections : les plus proches sont législatives, mais elles ont leur importance pour son avenir politique. De plus, ses rebelles sont là, bien là, et bien décidés à lui mener la vie dure. Déby le sait, n’eût été la présence de ses amis français, cela fait belle lurette que ses "ennemis" lui auraient fait rendre gorge. Et puis, il y a cette bien fâcheuse affaire Hissène Habré dont on ne sait pas vraiment si elle n’explosera jamais. Le président tchadien a été le chef d’Etat-major de l’armée de l’exilé dakarois. De plus en plus de voix réclament son procès. Et les deux chefs d’Etat entretiennent, chacun chez l’autre, ses rebelles qui régulièrement se chargent de faire le sale boulot. En retour, chacun des dirigeants fait de son territoire la base de repli des rebelles d’en face
.


El Béchir comme Déby ont tous deux besoin d’une trêve. Tous les deux le savent. Pour se reposer et mener victorieusement les élections, chacun dans son pays. Cela vaut bien une paix des braves. Quitte à sacrifier les ailes les plus dures des différentes rebellions. La raison d’Etat n’épargnant personne, pas même ses fils, ce sont bien ces factions rebelles qui risquent au final de faire les frais de ces chaleureuses amitiés fraternelles subitement retrouvées. Car les deux dirigeants, pour oublier ne serait-ce qu’un temps la haine morbide qui les tenaillait, pour faire ne serait-ce qu’un simulacre de réconciliation, avaient de sérieuses raisons de s’y résigner. Plus, dans ce qui s’apparente à un "deal" politique entre copains ennemis, on a comme l’impression que le Tchadien vole volontiers au secours de son homologue soudanais. La CPI, en ce moment même a le projet d’ajouter un autre qualificatif à ceux dont El Béchir est déjà affublé. En effet, en plus de criminel de guerre et de criminel contre l’humanité, on s’apprête à lui "coller" celui de génocidaire.


L"initiative du président tchadien sert au Soudanais qui voit là l’occasion de démontrer qu’il n’est pas le suppôt de Satan qu’on se plaît à dire de lui. Et comme en plus, l’homme, depuis un certain temps, semble avoir adopté un profil bas, il n’est pas exclu que de plus en plus de voix s’élèvent pour demander que la CPI revoie ses condamnations à la baisse. Le dernier sommet de l’UA a connu des réclamations allant dans ce sens
.


Mais en tout état de cause, il faut saluer cette paix des braves. Quelle que soit la brièveté de la trêve que les deux dirigeants accepteront d’observer, cela fera un plus en termes de paix et de pacification dans les deux pays. Et si d’aventure le sommet des deux chefs à Khartoum devait s’avérer le bon, après ceux de Dakar et de Doha, ce serait tout gain pour tout le monde.


Et c’est bien cela qu’il faut aujourd’hui espérer. Car si la politique est vraiment le domaine du tout possible, pourquoi ne pourrait-on pas un jour espérer que la vérité puisse, elle aussi, s’inviter à des débats dont a priori on peut penser qu’ils ont tout d’une foire aux dupes ? Et puis, il faut éviter de faire la fine bouche. On accepte ce qu’on vous offre, en attendant de recevoir plus, demain.

Source : "Le Pays"

Tag(s) : #Politique

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