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imamhassanhissein

Suite à la décision de Deby d’imposer aux Tchadiens le bilinguisme intégral et obligatoire dès l’année prochaine, Zoomtchad et d’autres sites tchadiens ont donné l’écho de cette énième fantaisie du monarque au rabais dont la gouvernance fait la honte du peuple tchadien. Toutefois, le sujet est si important et grave qu’il mérite le débat citoyen. Sans passion. Et nous félicitons Zoomtchad d’en avoir ouvert la voie.

 

De prime abord, une précision s’impose : La langue arabe est une langue du terroir, autrement dit une langue nationale au même titre que toutes les autres que le colon appelait par dérision, mépris et discrédit « dialectes indigènes ». De surcroit, la langue arabe représente le trait d’union linguistique de tous les Tchadiens, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, autrement dit la langue véhiculaire qui facilite les communications, les échanges, le commerce au sens large englobant ses fonctions d’ordre éducatif et culturel.

 

A l’époque coloniale, le maître français fut impitoyable pour cette langue et ceux qui l’enseignaient, il la confondait à la religion musulmane considérée comme vecteur de la résistance nationale contre l’occupant et sa politique d’assimilation. Même si, en application de la politique du « bâton et de la carotte » et pour des considérations relevant de l’ordre public et/ou de ses intérêts bien compris, il arrivait au colonisateur de se montrer compréhensible, tolérant, voire généreux. En effet, c’est bien lui qui a doté le Tchad du joyau qui est le Lycée National Franco-Arabe d’Abéché (LNFA). Mais, en réponse à la politique du « bâton et de la carotte », la société tchadienne a ingénieusement déployé tous ses anticorps, et l’usage de l’arabe, durant toute cette période sombre,  n’a cessé de gagner en quantité et en qualité.

 

Depuis l’accession du pays à l’indépendance, en dépit de son évolution chaotique, le développement de l’arabe tant au niveau de l’enseignement religieux que laïque s’est poursuivi avec de plus en plus de vigueur, mais dans un désordre généralisé sans aucune réglementation imposant une certaine cohérence, une rationalisation, des garde-fous pour éviter des dérives dangereuses ; sans vision d’ensemble, ni prise en compte de perspectives d’emploi. L’informel est et reste encore sa caractéristique dominante. N’importe quel marabout du coin ou soi-disant tel peut créer une école, le plus souvent coranique et y déployer ses talents, selon le programme et la pédagogie de son cru. Certains se comportent envers les enfants de façon tyrannique, voire sadique.

Sous l’ère Tombalbaye, puis sous le régime militaire, l’indifférence et même un certain mépris prévalaient. Concernant la période  de gouvernance Goukouni, il n’y a rien à dire puisque c’était le règne de la vacuité et de l’Etat néant. 

 

Sous le régime Habré, entre autres, deux évolutions majeures doivent être retenues : D’une part, la reconnaissance officielle de la place de l’arabe dans la société tchadienne consacrée par la Charte Fondamentale d’abord, et ensuite par la Constitution de la III République, comme langue officielle au même titre que le français (les flagorneurs de Deby travestissent la vérité quand, toute honte bue, ils clament que c’est sous le pouvoir MPS que la langue arabe a reçu son rang constitutionnel) ; d’autre part, l’organisation sur place, à Ndjamena, du baccalauréat, alors qu’auparavant les étudiants étaient obligés d’aller dans les pays arabes, notamment au Soudan et en Egypte, pour y passer. Mais, dans l’ensemble le système est resté informel.

 

Avec l’avènement de Deby au pouvoir et l’arrivée massive de ses légions de Soudanais (soldats, hommes d’affaires, marabouts, conseillers en toute chose, de brigands aussi), la donne a complètement changé. Progressivement et méthodiquement, un réseau de fondamentalistes tourabistes (du nom du cheikh Hassan Al Tourabi , théologien et homme politique soudanais) a pris les choses en main. Dirigé de main de maître par l’Imam Hassan Hissene de la Grande Mosquée de Ndjamena, Président du Conseil Supérieur Islamique (il est aussi un officier général), un Soudanais membre du parti de Tourabi venu au Tchad dans les bagages de Deby avec beaucoup d’autres comme lui, ce réseau  a réussi à incruster ses éléments dans tous les compartiments de la société, dans les villes et dans les campagnes, infiltré l’Etat dans tous ses démembrements y compris dans les allées de la présidence, très actif au sein de la nébuleuse appelée société civile et tout autant dans l’influent milieu des hommes d’affaires. Ledit réseau s’est donné pour mission d’amener les Tchadiens à adopter  un islamisme rigoureux à la soudanaise. L’un des symboles parmi les plus visibles du succès de l’entreprise dirigée  par l’imam Hassan Hissene est le port de plus en plus populaire du hidjab ou du burqa qui fait désormais partie du paysage vestimentaire national ; alors qu’avant l’ère Deby, ce déguisement est totalement inconnu des Tchadiens.

 

Le long et patient travail de l’éloquent Imam qui ne manque pas de brio, ni d’influence, vient d’enregistrer une importante victoire. En effet, par la voix la plus autorisée, celle du Chef de l’Etat, les Tchadiens viennent d’apprendre l’introduction au Tchad du bilinguisme intégral arabe-français. Ainsi, Idriss Deby Itno a, dans une déclaration solennelle, proclamé l’imposition du « bilinguisme parfait » et ce, dès l’année prochaine, précisant que « tous les établissements d’enseignement publics et privés...» doivent s’y conformer. On a bien compris : Un bilinguisme obligatoire. Contrairement aux habitudes du régime, ici, il n’y a aucune part d’improvisation. Le jour suivant la déclaration de Deby, une succession de grandes manifestations populaires de soutien bien ordonnées ont surgi à Ndjamena et dans les principales villes de l’arrière-pays. Abrités derrière les slogans de la promotion de la langue arabe, l’occasion était belle pour nos islamistes de s’exercer à une démonstration de force. Les troupes disciplinées semblaient bien entraînées, les uniformes sont neufs, les pas cadencés. Il y a de la détermination. Deby a tenu à honorer personnellement le rassemblement de la capitale en y participant en compagnie des dignitaires du régime. Le chef d’orchestre, l’imam Hassan Hissene a, quant à lui, préféré par calcul politicien, savourer tranquillement sa victoire chez lui. Prudence, sens de l’opportunité, discrétion calculée ne sont pas de trop pour sa grande mission.

 

En dépit de tout, on a bien remarqué, à la tribune officielle, des mines pas du tout gaies, grises et renfrognées.

 

Au fait, c’est quoi le « bilinguisme parfait » à la sauce Deby ? Mais d’abord, posons-nous la question de savoir si, de par le monde,  le bilinguisme intégral existe quelque part ! Si quelqu’un peut citer avec exactitude des cas, ce ne serait sûrement que des cas d’exception et rarissimes. En général, un pays, dans son système d’enseignement,  privilégie de fait et/ou de droit une langue qui occupe une place de choix dans la vie nationale, et elle est presque toujours, la seule (avec une ou plusieurs autres) langue officielle. Même dans les pays qui pratiquent plusieurs langues officielles, par exemple l’Inde, la Belgique ou la Suisse, le « bilinguisme parfait » (dixit Deby) est ignoré. La raison est que, tout simplement, la chose est très difficile à mettre en œuvre, extrêmement coûteuse, sans compter que rien ne garantit qu’une telle expérience puisse donner, en qualité, des résultats probants. A ajouter, en ce qui concerne les pays du Tiers-Monde, les interférences politiques et les résistances ethnico-provinciales qui peuvent s’y greffer pour rendre l’ambition du bilinguisme parfait, totalement inopérante, voire même dangereuse. L’on peut rappeler ici, qu’en Inde, il y a quelques années, une simple tentative d’élargissement de l’enseignement de la langue hindi a provoqué de graves pogroms dans nombre de provinces indiennes.

 

Partout en Afrique, et ce, depuis les premières années de l’accession à l’indépendance, des efforts de promotion des langues nationales sont entrepris, avec plus ou moins de bonheur. C’est le cas des pays africains du bassin méditerranéen où l’arabe est non seulement promu langue officielle mais a également reçu une forte impulsion quant au développement de son enseignement, en quantité comme en qualité. Au sud du Sahara, l’on peut citer, parmi beaucoup d’autres, le Nigéria, le Sénégal, le Rwanda et la Tanzanie qui ont entrepris de louables efforts de valorisation des langues nationales (choix d’une ou plusieurs langues selon le pays). Mais aucun de ces pays n’a eu la prétention aussi insensée que grotesque de décréter le bilinguisme intégral.

 

L’Inde, l’un des plus grands pays au monde, a 23 langues officielles sur environ 4.000 langues nationales. Mais l’anglais y est prioritairement et largement pratiqué en tant que langue véhiculaire concurrente du hindi et aussi comme langue des sciences.

 

Par ailleurs, il y a, aujourd’hui, une réalité incontournable qu’il serait puéril de méconnaître. La langue de Shakespeare portée par l’empire américain, première puissance mondiale, s’est grandement imposée comme langue des sciences et des affaires, et n’oublions pas que notre monde est avant tout celui des affaires et des sciences mais non celui des âmes et de la littérature. Que l’on soit pour ou contre relève d’un autre débat. C’est pourquoi tous les pays de notre planète terre, à des degrés divers, maîtrisent cet outil, notamment les Etats arabes qui accordent un traitement de choix à l’enseignement de l’anglais dans leur système éducatif et, très loin de leurs régions,  leurs étudiants peuplent les meilleures écoles britanniques, américaines et canadiennes. 

 

Car, ces pays arabes sont conscients des évolutions historiques et surtout de l’état du monde actuel. Ils se souviennent que leur langue, portée par le grand empire arabo-islamique, entre le VII et le XI siècle de notre ère, fut pionnière en matière des progrès civilisationnels. C’était l’époque où Alexandrie (Egypte), centre intellectuel du monde, brillait de mille feux. Mais, avec le début de l’affaissement de l’empire vers le XIe siècle, cette position commença à décliner, puis en définitive, avec l’éclatement de l’empire, elle s’effaça complètement. Sous les coups de boutoir de l’occident judéo-chrétien, le monde arabe vit, depuis lors, sa descente aux enfers,  portant sur ses épaules l’écrasant et l’insoutenable poids de la domination étrangère lourde d’oppression, de pillage et d’humiliation.  Et, tous ceux qui s’opposent à cet ordre régnant sont étiquetés « terroristes », pourchassés, jetés dans des cages en fer-béton, les uns assassinés, les autres totalement déshumanisés, le tout avec la complicité et la participation de dirigeants arabes. Plus d’empire arabo-musulman puissant, corrélativement, plus de rôle majeur de la langue arabe dans les affaires du monde, et ce, depuis très longtemps.

 

Voilà que, dans ce contexte, Deby, bien briefé par son gourou Hassan Hissene, nous apprend : La langue arabe étant de surcroît et par excellence une langue des sciences, le bilinguisme intégral s’impose aux Tchadiens ! Immédiatement, sans tarder. Pour ce faire, on n’a pas besoin de questionner le bien fondé de la décision, ni procéder préalablement à des études de faisabilité, encore moins d’évaluer les moyens à mettre en œuvre et les résultats attendus.

 

En réalité, le bilinguisme intégral à la Deby – si jamais son application est mise en œuvre – va conduire inévitablement à la désorganisation totale et au naufrage du système éducatif tchadien, déjà fort mal en point avec ses contreperformances effrayantes. Au fait, ce chamboulement à l’œuvre ne serait-il pas le but poursuivi  par les fondamentalistes tourabistes de l’imam Hassan Hissene qui  tiennent à s’assurer de disposer, avec le Soudan, d’un deuxième bastion sûr? N’oublions pas que les radicaux musulmans savent fort bien se retrouver dans la pagaille pour combler le vide. Un « Oustaz » (enseignant) trilingue (arabe-français-anglais), entre deux verres de thé opine : «…Ces manifestations de soutien au Chef de l’Etat qui a décidé obligatoire le bilinguisme intégral, programmées et minutieusement exécutées me choquent, m’inquiètent sérieusement. Elles me rappellent les débuts des mouvements islamistes extrémistes en Egypte, au Soudan, en Somalie ou en Algérie, pour ne citer que ceux-là. Si ces derniers n’ont jamais caché la nature et les objectifs de leur combat, Cheikh Hassan Hissene, par contre, préfère pour le moment, opérer le visage voilé. Le bilinguisme parfait lui sert d’excellent cheval de Troie. Je connais l’homme, intelligent, bon orateur, stratège et tacticien de bonne facture, et sait surtout convaincre; homme de bon commerce, il sait soigner le champ étendu de ses relations y compris les composantes du clergé chrétien. Sa proximité obséquieuse avec la toute puissante Hinda Deby (épouse et co-présidente  de fait)  n’est certainement pas innocente. Cheikh Hassane Hissene et ses hommes de confiance n’ont pas encore dit leur dernier mot. Que Dieu protège le Tchad contre ces « shîtanes » (diables)…». Sans commentaire.

 

 

Le bilinguisme, intégral ou non, le sujet est d’importance et ne mérite pas d’être abandonné au bon vouloir d’un régime dirigé par une bande d’ignorants et de malfrats ; régime que les historiens qualifieront de parenthèse désastreuse dans le cheminement du destin national. Au fait, qu’attendent-ils donc les patriotes tchadiens, en particulier, les professionnels de l’éducation nationale, les spécialistes des langues et tous les intellectuels honnêtes, d’exprimer une opinion qualifiée afin d’édifier l’opinion sur le énième désastre que nous prépare l’illégitime et l’horrible pouvoir clanique producteur et nourricier de l’insupportable calamité nationale 

 

 

Youssouf Ramadane,
Consultant
ramadane2004@hotmail.com

Tag(s) : #Ambénatna

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