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Malgré la violence rampante et l’absence d’enjeu pour des élections jouées d’avance, Idriss Déby a entonné ces derniers jours la partition de la normalité et de la paix retrouvée.

Officiellement, « tout est calme », mais la farce de la paix a du mal à passer. « Tout le monde est parti ou reste terré chez soi. On a peur », explique un commerçant d’Adré. Dans cette bourgade du bout du monde, privée d’électricité, d'eau, de routes, où seulement quelques maisons officielles sont bâties en dur, les allées ne sont pleines que de militaires. D’ordinaire important lieu d’échanges, le marché hebdomadaire est de plus en plus désert. Personne sous les sommaires dais en branchages où, sur des tissus posés à terre, s’étalent d’habitude tas de légumes séchés et objets de pacotille. N’Djamena, la capitale, semble toujours prête pour le pire. Une bonne partie des expatriés sont toujours prêts pour partir, documents importants et les valises rangés en permance, comme les Tchadiens qui en ont les moyens, ont un second domicile de l'autre coté de la frontière voisine avec le Cameroun.

 

Le régime est aussi miné par la contestation interne. Dans l’Est, derrière le discours de défense du président, certains officiels avouent leur désir de changement. D’autres parlent du cas de ce préfet, pourtant membre de l’entourage présidentiel, qui estime que Déby doit partir. Preuve de la méfiance généralisée qui règne au sommet de l’État. A Abéché, lors des manifestations officielles, les notables qui montent sur la tribune avant l’arrivée du président, sont soumis à une fouille au corps humiliant. Des dizaines de pick-up bondés de soldats en armes accompagnent les déplacements présidentiels.

 

Pilier du régime, l’armée a été affectée depuis mi-2004 par des désertions en série qui ont abouti à la formation d’un groupe armé par d’anciens proches du président. Nul ne sait ce qu’il en reste, mais à voir les gamins d’à peine seize ans qui déambulent, Kalachnikov en main, dans les rues d'Abéché, d’Adré, d'Am-timane, de Mongo, on s’interroge sur sa capacité de résistance. Présents tout le long de la frontière avec le Soudan, les rebelles soudanais du Darfour (MJE) semblent jouer un rôle croissant dans la défense d’un régime dont dépend leur propre survie.

 « Il y a toujours eu des rebelles au Tchad, mais la modification de la Constitution a accru l’idée que le pouvoir ne pouvait changer de mains que par les armes », explique Ibni Oumar Mahamat Saleh, porte-parole de la Coalition des partis politiques pour la défense de la Constitution (CPDC), dont les dix-neuf membres ont boycotté le scrutin présidentiel de 2006. Pour lui, comme pour nombre d’observateurs, l’autorisation de briguer un troisième mandat, accordé l’année dernière à Déby par une assemblée acquise à sa cause, a été un élément déclencheur de la crise. Le choix de prendre le pouvoir par les armes a, de plus, été alimenté par l’élimination physique de certains chefs de guerre ralliés au régime, ou par le non-respect des accords signés, rappelle Delphine Djiraïbe, présidente du Comité de suivi de l’appel à la paix et la réconciliation. Les rebelles, qui menacent toujours le pouvoir depuis la frontière soudanaise, sont d’ailleurs des Tchadiens victimes de la répression ou exclus du pouvoir. La mainmise de Déby sur l’État est également la cause des dissensions au sein de son clan. L’idée, défendue par les autorités françaises, qu’en jouant l’ouverture, le président a mécontenté les siens et s’est affaibli, fait sourire un journaliste tchadien. « En réalité, quand il a décidé de modifier la Constitution, le conseil des sages de son clan s’est réuni pour protester. Ils voulaient que le pouvoir tourne au sein du clan », explique-t-il.

 

Autre source d’affaiblissement, après avoir accaparé pendant près de vingt ans pouvoir et richesses, l’ethnie du président, les Zaghawa, dont un observateur rappelle qu’avant l’arrivée en 1990 de Déby à la tête de l’État, « certains Tchadiens ignoraient l’existence », est devenue l’objet d’une haine généralisée. Rarement nommés, « ils », « eux », « les intouchables » sont présents dans toutes les conversations. Les histoires d’abus de pouvoir, de détournement de l’argent public, de violences physiques voire meutre ou assassinat, d’impunité, de viols, circulent dans toutes les bouches. « Pour le Tchadien ordinaire, le Zaghawa est responsable de la situation », résume Michael Didama, directeur du journal le Temps.

 

« Ce sont ces élections qui nous inquiètent », lance Henriette, une habitante de N’Djamena. Chacun ici considère que l’acharnement du pouvoir et de la France à organiser le scrutin dans ces conditions désastreuses va accroître encore les mécontentements et la résolution de ceux qui veulent en finir par les armes. Une situation qui inquiète les membres du comité pour la paix et de l’opposition, qui depuis des années, militent pour des élections crédibles et l’instauration, sous égide internationale, d’un dialogue entre toutes les parties tchadiennes. En refusant d’écouter leurs appels et en continuant à voir en Déby le seul garant de la stabilité, la France et l'UE, l'UA ont sans doute contribué à créer les conditions pour l’éclatement d’une guerre civile que désormais chacun ici redoute.

 

D’une mascarade électorale à l’autre


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En mai 2006 déjà, les opposants à Idriss Déby et les observateurs internationaux dénonçaient les trucages du clan présidentiel. Une « mascarade », c’est par ce mot que les adversaires d’Idriss Déby Itno avaient accueilli en mai 2006 l’annonce de la « réélection » de ce dernier à la présidence du Tchad, dès le premier tour de la consultation, avec plus de 67 % des suffrages exprimés. Comme lors de la précédente présidentielle, celle de 2001, « tous les observateurs impartiaux ont dénoncé l’ampleur des trucages », déclarait de son côté François-Xavier Verschave, alors président de l’association Survie, ajoutant : «
La France porte une grave responsabilité dans ce déni de démocratie. Avec l’argent de la coopération, elle a cofinancé cette élection et l’armée française (présente au Tchad dans le cadre du dispositif « Épervier » - NDLR) a assuré une bonne partie de sa logistique. (...) Les États-Unis ont rejoint la France dans son soutien à ce régime et sont les principaux bénéficiaires de la future exploitation du pétrole tchadien. »

 

Ce processus avait déjà été dénoncé en 1996 par Benoît Decq, observateur indépendant, au nom de l’association Solidarité France-Tchad. Il jugeait que si le scrutin s’était peu ou prou « bien déroulé », il y avait pourtant eu fraude massive. Rappelant que la logistique de la consultation avait déjà été prise en charge par la France (confection et acheminement du matériel, et surtout prise en charge de la centralisation des résultats), le même concluait : « J’affirme que les résultats publiés n’ont rien à voir avec les résultats réels. Tout s’est passé au niveau de la centralisation des votes à N’Djamena. Je ne comprends pas cette attitude de la France »...


En fait, il semble que si l’essentiel de la fraude s’est bien déroulé lors de la phase de concentration des votes assumés par les militaires français, des dispositifs plus grossiers avaient également été mis en place. Un exemple tiré du journal N’Djamena hebdo : lors du référendum constitutionnel, le recensement indiquait 3,26 millions d’électeurs ; deux mois plus tard, 3,565 millions. Par quel tour de passe-passe ces 305 000 électeurs supplémentaires ? Article paru dans l’édition du 3 mai 2006.


 

L’ethnie comme instrument de pouvoir


 

daoussa deby« Les fractures ethniques, régionales, religieuses sont réelles au Tchad. Mais elles ont été exacerbées par la gestion clanique du pouvoir », explique Delphine Djiraibe, du Comité pour la paix et la réconciliation. Un problème ancien dans un pays constitué morceau par morceau sous une colonisation française, qui, selon l’historien M’Bokolo, « loin de jeter les fondements d’une nation tchadienne a accentué les différences et cristallisé les ressentiments ».


 

Du premier président, le sudiste Tombalbaye, à Idriss Déby, le pouvoir a ensuite toujours été monopolisé par un groupe dont les abus ont généré le renversement par les armes. Les antagonismes entre communautés se sont accrus et avec eux, la tendance du pouvoir à s’appuyer sur un cercle de plus en plus limité. Malgré la force de ces oppositions, une majorité d’habitants se disent tchadiens et, selon Ahmat, jeune membre de la société civile, « certains jeunes estiment qu’on ne peut pas rester dans cette tradition qui nous divise ».

Par Annour Abdelatif Ahmat

Tag(s) : #Politique

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