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LE TCHAD AU SALON DU LIVRE DE PARIS(2) : « COUP D’ESSAI, COUP DE MAITRE !

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Pour sa première invitation au Salon du livre, le Tchad a brillamment réussi son entrée dans le gotha de la création littéraire mondiale à travers la prestation de nos compatriotes Noël Netonon NDJÉKÉRY et NIMROD, lors de Table ronde tenue le mardi 30 mars. La modératrice Valérie MARIN LA MESLEE (du magazine LE POINT) introduisit le débat par une présentation générale du Tchad, très claire et très précise, dans le style « fiche pays », puis a défini le double thème de la table ronde : « Comment peut-on définir le Tchad, du point de vue de l’écrivain»


« LE PEUPLE DU BORD DE L’EAU »


NIMROD, le premier à prendre la parole, a dit que pour lui c’est le genre de question qui conduit à un blocage. Il a donné l’image du mille-pattes à qui quelqu’un a demandé « mais comment faîtes vous pour marcher avec mille pattes ? En essayant de penser à la coordination entre chacune de ses mille pattes, le mollusque s’est trouvé bloqué et ne pouvait plus marcher. Le Tchad est un mille-pattes qui marche mais ne nous demandez pas de définir comment se fait la coordination entre toutes ses pattes, vous allez nous bloquer.

Chacun a une histoire d’amour particulière avec ce pays irremplaçable. Pour moi, dit NIMROD, le Tchad, c’est mon enfance et mon milieu familial, d'une part et le traumatisme de la quasi sécession du Sud en 1979-1982, d’autre part.

Je suis de l’ethnie Kim, et les Kim habitent toujours au bord des cours d’eau. Partout où ils vont, ils ont la curieuse manie de demander à installer leurs quartiers le long des fleuves. Même à N’Djamena, ils se concentrent dans les quartiers Sara Degaulle et Chagoua, dans les secteurs les plus proches possible du Chari. Je les appelle « le peuple du bord de l’eau ».

Quand j’essaie de définir ce qu’est le Tchad, pour moi, c’est cette image du « bord de l’eau » qui s’impose : les baignades d’enfants pendant lesquelles les garçons font semblant de se noyer afin que les grandes filles accourent pour les sauver et les serrer contre leurs poitrines ; évidemment personne n’est dupe et tout finit par des éclats de rires.

Le Tchad s’est aussi pour moi le spectacle du ciel étoilé. Je me suis longtemps demandé pourquoi l’ancêtre de la littérature tchadienne Joseph BRAHIM SEÏD avait intitulé son recueil de contes : « Au Tchad sous les étoiles ». J’ai finalement compris : c’est parce que le spectacle du ciel tchadien scintillant d’étoiles est quelque chose d’unique. Le sentiment de beauté et de tranquillité que cela me donne, je ne le trouve nulle part ailleurs. Ah la voie lactée dans le ciel Tchadien !


« LABORATOIRE AFRICAIN A CIEL OUVERT »


Pour Noël Netonon NDJÉKÉRY, Le mot « Tchad » évoque un patchwork versicolore, un patchwork dont chaque pièce est un morceau d’Afrique.

Cœur du continent noir, le Tchad est en effet une terre de confluences où se retrouvent à la fois l’Afrique noire et l’Afrique blanche, l’Afrique bantou et l’Afrique arabe, l’Afrique islamisée ou chrétienne et l’Afrique animiste, l’Afrique saharienne et l’Afrique forestière. Cette Afrique en miniature est un véritable laboratoire à ciel ouvert où se forge le destin de tout le continent.

De l’expérience du vivre-ensemble telle qu’elle se joue et se détermine aujourd’hui au Tchad dépend le devenir de l’unité africaine que nous appelons de nos vœux. Ce pays, entend-on parfois dire, est un accident de l’histoire. Mais quel pays ne l’est pas ?
Le Tchad est un accident de l’histoire au même titre que la Belgique, par exemple, l’est de conquêtes napoléoniennes. Et les contradictions historiques qu’il réunit en son sein peuvent à première vue constituer un handicap. Mais, à y regarder de près, ces sont d’inestimables atouts, et il ne dépend que de nous, Tchadiens, d’en faire des clés pour faire entrer notre pays dans la modernité.

Et NDJÉKÉRY d’ajouter : le Tchad, un immense patchwork donc, et cette image rejoint cette explosion de couleurs que j’ai gardée des feux d’artifice tirés à l’occasion de l’indépendance du pays en 1960. J’avais alors 3 ans et des poussières, et ce sont les premières lueurs à émerger de la nuit de ma profonde enfance. 


L’autre thème a été « le rôle de l’écrivain » qui a suscité le plus de prises de parole du public. Certains intervenants, reprenant les critiques habituelles en Afrique, ont mis en avant les contradictions de l’écrivain dans notre continent : l’écriture en langues européennes (le français pour le Tchad) inaccessible à la grande masse; l’absence de dénonciation claire de l’injustice et l’absence de l’engagement politique en général, l’absence de maisons d’éditions locales et la cherté des livres pour les bourses africaines, etc.


ECRIRE : UN ACTE DE FOI EN L’AVENIR


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Pour NDJÉKÉRY, en dehors de sa partie islamisée, le Tchad n’a véritablement connu l’écriture qu’avec la colonisation. Encore aujourd’hui, le pays demeure une terre où la Parole est reine. Les taux d’analphabétisme et d’illettrisme y sont hélas élevés. Et ceux qui savent lire n’ont pas toujours accès aux livres dont le prix reste prohibitif. Dans ces conditions, fait-il vraiment sens d’être Tchadien et écrivain ?...

Un pays, ce n’est pas seulement un drapeau, un hymne national, un passeport ou on ne sait quoi d’autre. Un pays, c’est aussi une mémoire, le passé qui instruit le présent pour mieux tisser l’avenir. Or, nos populations accumulent des expériences de vie qui sont spécifiques à notre histoire, à notre terre, à notre humeur… Bref, des expériences qui ne sont reproductibles nulle part ailleurs et qu’il appartient à l’écrivain de capter, de fixer de manière à ce qu’elles soient ensuite portées à l’universel, pour que le Tchad n’arrive pas les mains vides à ce que Senghor a appelé le « rendez-vous du donner et du recevoir ». Peu de Tchadiens lisent aujourd’hui ? Qu’à cela ne tienne ! Il nous faut écrire, ne serait-ce que pour que nos écoliers se reconnaissent dans ce qu’ils lisent, pour que le reste du monde s’imprègne tant soit peu de nos réalités et, surtout, comme un acte de foi en l’avenir. Car Demain, dit NJDEKERY, j’en suis sûr, les riverains du Chari, du Logone ou des lacs d’Ounianga se réapproprieront les textes que nous produisons aujourd’hui.


L’ENGAGEMENT POLITIQUE PRIMORDIAL DE L’ECRIVAIN : EXISTER !


Quant à NIMROD, il a presque perdu son calme : écoutez, militants de la révolution africaine, les gesticulations réclamant l’écriture en langues nationales, l'engagement politique ou condamnant l’expatriation des écrivains sont des questions faites pour tuer ! Vous voulez tuer la seule chose qui existe, pour la remplacer par quoi ? Par rien ! Car l’alternative idéale par quoi on prétendrait la remplacer n’existe pas pour le moment. Je suis né dans un pays où la langue d’éducation est le français, les considérations de sécurité m’ont contraint à l’exil, j’ai mon propre vécu subjectif depuis mon enfance, j’ai été témoin de soubresauts politiques et des guerres, j’ai connu des moments de bonheurs aussi, j’essaie de rendre compte de tout cela avec la langue à ma portée depuis le lieu qui m’a accueilli auprès des maisons d’édition qui veulent bien me publier. Il n’est techniquement pas possible d’écrire et de publier en langue Sango par exemple. Si demain, les Etat africains arrivent à établir des grandes langues de culture africaine, eh bien, qu’à cela ne tienne, nos œuvres seront traduites dans ces langues là. Nous lisons bien Sophocle en français et non pas en grec ancien. Si demain, les autorités favorisaient le développement de grandes maisons d’édition en Afrique, tant mieux aussi !

Faire des pamphlets dénonçant l’injustice, se complaire dans la description de la cruauté, sous prétexte d’engagement, çà non, la littérature n’a rien à faire là dedans. Je fais vivre des personnages enracinés dans mon être de Tchadien, ces personnages vivent aussi l’injustice et parfois même la révolte, il suffit de les écouter sans qu’il soit besoin de lancer des slogans. Le seul engagement primordial que je revendique, c’est celui d’exister ! Faire mon travail d’écrivain, ici et maintenant, de la meilleure façon possible.

L’œuvre et la vie de l’écrivain se suffisent à elles-mêmes. A titre d’exemple, un hommage émouvant et appuyé a été rendu au défunt Baba MUSTAPHA, très prématurément disparu, que nos deux auteurs considèrent comme LE monument national de la littérature tchadienne.

LA GRANDE TURBULENCE


Pour les deux conférenciers, la guerre civile déclenchée en 1979, et la quasi sécession de la zone méridionale qui s’en est suivie pendant la période 1979-1982, constituent un séisme fondateur dans l’histoire politique et dans la mémoire individuelle. Il y a irrémédiablement un « avant » et un « après » cette « grande turbulence ». Tous leurs livres traitent soit directement de ces évènements soit les utilisent comme toile de fond pour les diverses aventures personnelles.

NIMROD fait presque une fixation sur «le Colonel » qui était le chef de la zone méridionale et qu’il décrit de façon très négative, bien qu’il explique que telle n’est pas son intention car on lui découvre, avec une certaine surprise, une facette « positive » à la fin du récit.

Parmi les impressions personnelles, ils ont fait état du désenchantement qui a suivi rapidement la tentative de constituer une entité politique sudiste : force fut de constater qu’en fait l’idée de la séparation du Sud était une idée inspirée par l’extérieur (Giscard), que le Sud n’était pas du tout l’entité homogène qu’on pouvait imaginer mais que les Sudistes étaient aussi différents entre eux et qu’ils pouvaient l’être avec les Nordistes. Ce qui est normal, car au sein d’une fratrie, il reste encore à apprendre à vivre aves les différences.

Très amer, NIMROD en particulier est allé jusqu’à remarquer : notre pétrole est exploité par l’extérieur et vendu par l’extérieur, notre monnaie vient de l’extérieur, notre savoir vient de l’extérieur, nos modèles démocratiques viennent de l’extérieur, nos maisons d’édition sont à l’extérieur, nos dirigeants reçoivent leurs directives de l’extérieur…comment voulez-vous dans ces conditions que les écrivains doivent seuls porter la responsabilité de la rupture avec l’extérieur !

Vraiment cette occasion mémorable fut une grande messe esthétique et émotionnelle d’une rare intensité ; aussi cet article ne prétend nullement être un compte-rendu, ni même un résumé des discussions denses, brillantes et souvent poignantes qui nous avaient transportées pendant près de trois heures, mais juste une petite évocation de quelques moments particuliers…

Par une certaine après–midi d’un printemps parisien encore hésitant, en levant les yeux vers la voute du Parc d’exposition de la Porte de Versailles, on pouvait entendre les éclats de rire des jeunes lavandières Kim et voir scintiller les regards de Joseph BRAHIM SEID et Baba MUSTAPHA au milieu de la voie lactée du ciel tchadien….

Reconstitués de mémoire et dans une certaine fébrilité, les propos que j’ai rapportés sont des approximations, je compte sur l’indulgence de NIMOD et NDJEKERY.


Publié dans Facebook
par Acheikh IBN-OUMAR
le 03 avril 2010

Tag(s) : #Ambénatna

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