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En voici des extraits choisis, marqués par quelques réflexions critiques et suivis d’un commentaire de Zoomtchad :


1-
« Depuis 2003, l’exploitation du pétrole a contribué lourdement à la détérioration de la gouvernance interne au Tchad, menant à une succession de crises politiques et de rébellions. Les retombées financières – 53 millions de barils rapportant 1,2 milliards de dollars à l’Etat en 2007 – ont attisé les appétits au sein du régime qui ont, à leur tour, nourri des dissensions et débouché sur des rébellions rapidement soutenues par le voisin soudanais. Les revenus du pétrole ont par ailleurs donné au président Idriss Deby les moyens de rejeter tout dialogue politique véritable, et de répondre aux menaces de renversement venues du Soudan par le surarmement… »

2– «… En 2004, moins d’un an après le début de l’exploitation du pétrole, le verrouillage de l’espace politique national au profit du président Deby a aggravé les dissensions au sein du pouvoir tchadien et a suscité des tensions dans le pays tout entier. Cette situation a débouché sur des tentatives de coup d’Etat dont les auteurs, proches collaborateurs du président ont, par la suite, rejoint les rangs des opposants armés combattant le pouvoir central. Fragilisé par cette opposition armée soutenue par le Soudan, Deby a décidé, en janvier 2006, de modifier le système initial des revenus pétroliers afin de disposer de plus de fonds pour acheter des armes et consolider son régime ».

3– « … L’attribution opaque des marchés des travaux publics a en outre accru le clientélisme politique et la corruption… En définitive, les ressources pétrolières sont devenues pour le pouvoir tchadien une source de renforcement militaire, de clientélisme et de cooptation politiques. Cette situation contribue à verrouiller davantage l’espace politique national et à maintenir le pays dans un blocage persistant qui radicalise les antagonismes entre le pouvoir et ses opposants… »

4– « »… Selon la plupart des études prospectives, des bassins potentiels existeraient actuellement dans les régions de Doseo, Am-Timan, Bongor, toutes situés au Sud. L’existence de ces bassins tendrait à long terme à faire du Tchad l’une des premières réserves pétrolières en Afrique alors qu’il n’occupe actuellement que le neuvième rang africain… »

5– « … La remise en cause du système initial de gestion a débouché sur la mise en place d’un système opaque de gestion des revenus pétroliers. Tandis qu’une grande part des ressources est affectée à l’effort de guerre et au rééquipement de l’armée nationale, d’importants fonds sont également consacrés à des investissements physiques (construction des routes, de bâtiments publics, d’établissements d’enseignements) au titre des « grands travaux présidentiels ». Si des investissements physiques sont des réalisations à priori positives, les conditions obscures d’attribution des marchés publics donnent lieu à des surfacturations et aux détournements d’énormes sommes financières au bénéfice de proches du pouvoir… La gestion opaque qui les caractérise contribue également à étendre le contrôle du régime sur différents secteurs de la société, y compris au sein des mouvements d’opposition… »

6– « … des dizaines de rues ont été bitumées, des bâtiments publics, des écoles et des hôpitaux ont été construits, de nombreux autres chantiers sont actuellement en cours. Cependant ces travaux cachent également une autre réalité, celle du système opaque qui entoure l’octroi des marchés publics conduisant à la mise en place d’un réseau clientéliste destiné à renforcer la mainmise du régime sur tous les secteurs de la société. Le ministère des infrastructures est la pierre angulaire de ce système. C’est le ministère qui bénéficie actuellement de la plus grosse enveloppe budgétaire après le ministère des finances… Dans le dispositif des travaux publics, le ministère des infrastructures joue un véritable rôle de hub financier auquel sont transférés tous les crédits d’investissements des autres ministères…

Ce système permet la monopolisation de tous les crédits d’investissements par un proche du président et l’attribution des marchés publics au gré à gré, sans procédure transparente d’appels d’offre. La corruption qui gangrène l’attribution de ces marchés empêche l’exercice de la règle de garantie lorsque la qualité des réalisations est défectueuse… Ce manque de transparence dans la politique des travaux publics et l’utilisation des fonds pétroliers a permis l’enrichissement des cadres du régime qui ont investi dans des constructions immobilières dans des quartiers périphériques de N’Djamena et l’acquisition de véhicules haut de gamme… ». Crisis group confirme ici le rôle de Adoum Younousmi en tant que courroie de transmission à travers laquelle Deby, sa famille, son clan et ses affidés drainent à leur profit une part importante des ressources du pays.

7– Les rédacteurs du document, pêchant par manque de recul historique, attribuent exagérément au seul pouvoir de séduction des retombées financières du pétrole la tentative avortée du coup d’Etat de mai 2004 et celle de mars 2006 supposées initiées par les frères Timane et Tom Erdimi ainsi que leur entrée en rébellion ; tout comme les autres principaux leaders de l’opposition politico-militaire auraient succombé à l’attrait des revenus pétroliers. Ainsi, affirment-ils  doctement « … Cependant, plusieurs proches du président ayant participé à la gestion du dossier pétrolier, nourrissaient en silence des ambitions personnelles. Selon la plupart des témoignages, il s’agissait en particulier des frères jumeaux Tom et Timane Erdimi… Les Erdimi, comme les autres principaux leaders de la rébellion, reprochent surtout à Déby d’avoir voulu les écarter de la gestion des nouvelles ressources du pays et d’avoir hermétiquement verrouillé toutes les possibilités d’alternance interne au sein du pouvoir. Cet épisode montre combien les retombées financières du pétrole ont attisé les convoitises parmi les proches du président et ont accéléré la fragmentation de son régime ».

8– Crisis group, relevant la communauté de vues franco-américaine par rapport au régime Déby, écrit : « L’alignement américain sur la France lors des votes du Conseil de Sécurité de l’ONU condamnant les attaques contre le régime du président Déby a illustré la volonté des deux pays de préserver le statu quo actuel au Tchad. Ce partenariat franco-américain reflète, au-delà d’une volonté commune de faire rempart contre toute progression de l’islamisme soudanais, un désir de protéger les intérêts politiques français et économiques américains. Enfin, le compromis, en 2006, entre la Banque mondiale et le Tchad, avalisant l’accaparement des recettes pétrolières par le régime tchadien, a été largement facilité par les pressions du département d’Etat américain sur l’institution financière internationale. Le département d’Etat craignait que les menaces du Tchad d’arrêter l’extraction de son brut, ne nuisent aux compagnies américaines et n’influencent le cours mondial du pétrole. ».

Crisis group ajoute : « Malgré les problèmes de gestion des revenus pétroliers, le pétrole pourrait être un formidable levier de développement socio-économique du Tchad. Pour ce faire, il est important de créer les conditions d’une meilleure gouvernance pétrolière. Sortir du piège pétrolier implique ainsi d’inclure la question des ressources pétrolières dans le dialogue interne entamé avec l’accord du 13 août 2007. Enfin, il est dans l’intérêt de la communauté internationale et notamment la France, la Chine et les Etats-Unis, de mettre fin à l’engrenage du surarmement, au blocage du dialogue politique et de favoriser une nouvelle gouvernance au Tchad, garantissant l’amélioration de la stabilité du pays à moyen et long terme…
Les problèmes liés au pétrole décrits dans le présent rapport sont susceptibles de prendre de l’ampleur dans les prochaines années. Il apparaît urgent qu’ils fassent partie de tout processus visant à améliorer la gouvernance au Tchad. Aider le pays à sortir du piège pétrolier revient donc à inclure cette question parmi les thèmes principaux du dialogue interne entamé avec l’accord du 13 août 2007 et initialement consacré au seul processus électoral. » Et, Crisis Group insiste : « Le gouvernement devrait organiser une table ronde avec les partis de l’opposition, élargie à la société civile et aux représentants des régions productrices de pétrole. » Mais avec cette préoccupation de taille : « Le président Déby juge sa mainmise sur les revenus pétroliers indispensable à sa survie politique, alors il sera peu disposé à étendre ce dialogue à la question pétrolière sans que les partenaires du Tchad appuient fortement le dialogue national…

De concert avec les Etats-Unis et la Chine, dont les compagnies pétrolières sont présentes au pays, elle (la France) devrait appuyer l’organisation de la table ronde sur la gouvernance pétrolière et s’impliquer dans le suivi de l’accord du 13 août 2007. Enfin, les trois pays mais surtout la Chine qui a l’avantage d’entretenir des rapports de confiance avec le Tchad et le Soudan devraient consolider les efforts de stabilisation régionale. Ils devraient également presser les deux pays à user avant tout des voies diplomatiques pour résoudre définitivement leurs différends, tout en cessant tout soutien militaire aux rebelles utilisant les deux pays comme base arrière pour lancer des attaques contre Ndjamena ou Khartoum. »

9– La conclusion du rapport : « La simultanéité entre le début de son exploitation et la résurgence d’une période de troubles dans le pays a contribué à faire des ressources du pétrole un moteur du conflit tchadien. L’expérience des cinq dernières années a ravivé les doutes et tempéré les espoirs de développement socio-économique grâce à l’exploitation du pétrole. Au fur et à mesure de l’aggravation de la crise interne et de la guerre larvée entre le Tchad et le Soudan, les ressources pétrolières ont pris une place majeure dans la stratégie de conservation du pouvoir étatique. Sans occulter les autres débats internes, une réflexion en profondeur doit être menée sur la question pétrolière. Une telle réflexion passe nécessairement par la redéfinition d’un consensus national sur la gouvernance et l’utilisation des recettes pétrolières. Sans une telle démarche, à l’instar du Nigéria, le risque est grand de voir le piège pétrolier se refermer sur le Tchad. Ses partenaires privilégiés, la France, les Etats-Unis et la Chine, ne peuvent ignorer ce risque d’écroulement du pays, qui serait dramatique pour leurs intérêts respectifs. » Nairobi/Bruxelles, 26 août 2009, par Crisis Group.


Commentaires de la Rédaction de ZoomTchad


1 - D’abord, il est à noter que le rapport de Crisis Group est d’un grand intérêt, ne serait-ce qu’en raison d’une part, de la philosophie politique qui sous-tend sa production, et d’autre part, de l’influence des auteurs auprès des cercles dirigeants français et américains ainsi qu’auprès des hauts responsables des compagnies pétrolières (y trônent de personnalités de renom tels : Koffi Annan, Louise Arbour, George Soros, Emma Bonino, Richard Armitage, Christine Ockrent compagne de Bernard Kouchner).

Ceci dit, il apparaît d’emblée que les analystes de Crisis Group pêchent par manque de connaissance historique relativement au Tchad, à moins que ce facteur fut délibérément ignoré. Pourtant, rappeler, même brièvement, la trajectoire historique du conflit tchadien aurait donné plus d’épaisseur et de pertinence au rapport, car, c’est en 1963 que la première rébellion politico-militaire organisée a pris naissance au Tchad et non, comme semble l’indiquer le rapport, à partir de 2003, année de la sortie de terre du premier baril de pétrole tchadien. Et, depuis 1963, le Tchad n’a jamais réussi à faire l’économie des rébellions, et vit une instabilité politique chronique.

Dès lors, la démarche des rapporteurs qui aboutit à établir un lien direct et surdimensionné entre les retombées financières du pétrole et l’instabilité politique qui caractérise le Tchad peut être considérée comme une falsification des réalités, et un véritable non sens historique. Il est faux d’affirmer que les ressources du pétrole représentent le « moteur » du conflit tchadien. Est-ce par ignorance ou par volonté délibérée ?

De même, c’est dans les années 1980 que les découvertes prouvées du pétrole tchadien ont été jugées suffisantes et ont fait l’objet d’un projet de commercialisation dont le financement fut bouclé avec l’engagement et le soutien de la Banque Mondiale. Ce projet prévoyait la construction d’une raffinerie à la périphérie de Ndjamena alimentée à partir du pétrole (de très bonne qualité) des champs de Sédigui (région du lac Tchad) tandis que celui des champs de la zone de Doba était destiné à l’exportation à travers le Cameroun, comme c’est le cas aujourd’hui.

Fin 1991 devait voir l’exécution complète des deux volets du projet. Le changement de régime intervenu en décembre 1990 a, à la fois, mis fin à ce projet et les accords qui le sous-tendaient conclus entre les compagnies pétrolières et le régime précédent. Les renégociations engagées et les accords conclus sous l’ère Deby ont eu pour résultats, entre autres, le bradage au bénéfice des compagnies pétrolières des 51% de parts de production du brut détenues par le Tchad et la mise entre parenthèses de la construction de la raffinerie.

2 -
S’il ne serait pas objectif de rejeter d’un revers de main toute influence aux recettes pétrolières dans les dures querelles tchadiennes d’aujourd’hui, il serait encore moins objectif d’affirmer que les frères jumeaux Erdimi sont partis en rébellion uniquement, ni même principalement à cause du mauvais partage du gâteau. Il serait injuste de dénier aux Erdimi d’avoir pu prendre en compte la considération que les graves dérives de Deby hypothèquent lourdement d’une part, l’unité et la souveraineté du Tchad, son développement et son progrès économique et social, et d’autre part, l’avenir de la communauté zaghawa que Deby a réussi à exposer à la vindicte de la quasi-totalité des autres ethnies tchadiennes.


3 –
L’étude porte à la lumière du jour la gabegie, les détournements, les surfacturations, l’opacité, le verrouillage de l’espace politique et l’exercice d’un pouvoir personnel et clanique qui caractérisent la gouvernance Deby. Ces faits ne sont-ils pas des éléments importants qui entrent en ligne de compte dans le déclenchement et/ou l’alimentation d’une rébellion ?

Les analystes de Crisis group qui font quasiment l’impasse sur la rébellion politico-militaire, s’abstiennent de la traiter en tant qu’entité autonome pesant d’un poids non négligeable dans la recherche de la paix et de la stabilité au Tchad, laissent le lecteur pour le moins perplexe. Ils mettent principalement l’accent sur le rôle du Soudan doigté pour le « surarmement » qu’il consacrerait aux rebelles. C’est tout juste s’ils ne se refusaient de reprendre à leur compte le leitmotiv de Deby qui nomme ses frères-ennemis « mercenaires au service de Oumar Al-Béchir ».

Ils préconisent la normalisation des relations entre les deux pays voisins invités à mettre hors d’état de nuire les deux rébellions, principalement la rébellion tchadienne, puisque les auteurs du rapport ne voient pas de « surarmement »  en provenance du ou via le Tchad au profit de la dissidence darfouri. Aussi, l’on peut risquer de prêter l’interprétation suivante à la réflexion des rapporteurs de Crisis Group : Pour gagner la paix et la stabilité au Tchad, il suffit d’œuvrer à la réussite de l’accord du 13 août 2007, de l’élargir à la société civile ; d’associer les partis politiques et la société civile à la gouvernance du pays, et en particulier à la gestion des ressources financières du pétrole (selon l’étude, de 2003 à 2008, le gouvernement tchadien a encaissé, par an, en moyenne 454 milliards 500 millions de FCFA en recettes directes et indirectes ) ; de rétablir les relations de confiance entre le Tchad et le Soudan, et alors les rebelles n’auraient aucun autre choix que de se rendre à Deby avec armes et bagages. C’est aussi clair que facile, surtout si la France, les Etats-Unis et la Chine s’y mettent, semble dire Crisis Group !


4 –
En substance, Crisis group recommande la sauvegarde et la consolidation du régime Deby. A cet effet, le groupe de crise prêche vivement l’amélioration de la gouvernance tchadienne par des mesures techniques de bonne gestion, par l’association à l’administration des affaires des partis politiques et de la société civile en révisant, dans ce but, l’accord du 13 août 2007. Le rapport insiste particulièrement sur la nécessité d’une implication plus vigoureuse de la France, des Etats-Unis et de la Chine tant pour « imposer » à Deby la bonne gouvernance que pour amener le Tchad et le Soudan à conclure la « paix des braves » et lâcher les rebelles darfouri et tchadiens, surtout les tchadiens appelés à être sacrifiés en « pertes et profits ».

La Rédaction de ZoomTchad

Tag(s) : #Politique

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