Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Avant que le pire n’arrive…

Ces paroles sont de Monsieur le Ministre de l’Agriculture Naimbaye Lossimian, chef de parti et membre de la CPDC, l’un des plus anciens dinosaures de la vie politique tchadienne en exercice. Le Ministre vient de boucler une tournée dans le Sud (ou zone méridionale) où il a constaté la menace de catastrophe qui s’annonce à cause de l’arrivée très tardive des pluies cette année. Partout dans le Sud, les paysans seraient encore au stade des semis, alors que nous abordons la deuxième décade de juillet. Selon le Ministre, il faut vivement souhaiter la clémence de la nature pour que les pluies qui commencent à peine se prolongent jusqu’en octobre, pour éviter le pire pour le pays.

Le pire, c’est d’abord la famine déjà présente dans nombre de localités où les gens seraient contraints de manger des racines sauvages pour survivre, avec ce que cela implique comme conséquence pour la santé des ménages, singulièrement des femmes, des enfants et des personnes âgées. Selon le Ministre de l’Agriculture, les stocks de sécurité alimentaire disponibles à l’Office National de Sécurité Alimentaire (ONASA), vache à lait connue, sont limites et ne permettraient que des interventions d’urgence
. Une bonne raison de s’inquiéter pour le sort des populations qui ne pourraient être prises en compte ?

Le pire, c’est l’exode rural qui va s’amplifier en direction de la capitale
 : les travailleurs devraient se préparer à gérer les vagues de « parents » affamés qui débarqueront chez eux sans s’annoncer, avec la ferme intention de ne quitter que quand le spectre de la faim aura cessé. Avec la cherté de la vie actuelle, le passage de la période du jeûne « Ramadan » où les prix flambent habituellement, la période conjointe d’inscription des enfants pour la nouvelle rentrée, etc., il faut parier l’ampleur du cauchemar tapis devant nos portes. D’autant que le Tchad est l’un des rares pays africains où les adultes n’aiment pas travailler et préfèrent se greffer sur le dos des seuls membres de leurs familles en activité professionnelle. Personne ne songeant à lutter contre cette mentalité rétrograde porteuse de pauvreté chronique, l’espérance de vie s’en trouve réduite de jour en jour d’entretien de parasites.

Le pire, c’est aussi la montée de la mendicité et de la criminalité dans une ville comme N’Djaména qui supporte une pression démographique
trop supérieure à l’offre d’opportunités économiques et de prises en charges sociales générée par la ville elle-même. Une telle criminalité serait difficile à combattre quand elle se factorise avec le fléau de la famine dans les ménages ; la loi de la survie et celle de la jungle se confondraient dans les rues sombres (par manque quasi-permanent d’électricité) et le phénomène se développe souvent dans la proximité et la promiscuité même des familles.

Le pire, ce sera aussi la descente des éleveurs de la partie sahélienne avec leurs troupeaux vers le réduit du Sud agricole, à la recherche d’eau et de pâturage. Le choc de la rencontre des populations des deux bords risquerait, comme d’habitude, d’engendrer des conflits sanglants entre communautés, conflits qui seront une aubaine pour certains cercles politiques de relancer les tensions et la surenchère. L’on sait, depuis quelques années, que ce ne sont plus les hommes qui sont en première ligne de la survivance du conflit Nord-Sud, mais ce sont les animaux qui sont utilisés à cet effet. De part les qualités des nouveaux propriétaires du grand cheptel tchadien
, tout un système d’agressivité suit les traces des animaux dans les champs et règle violemment et arbitrairement le reste.

Le pire, ce sera encore les ravages causés par les animaux sur l’environnement dans leur concentration dans le réduit du Sud. En effet, l’activité de l’élevage, telle que pratiquée de façon archaïque dans notre pays, exerce une pression très forte sur les espèces végétales, en ce sens que les animaux détruisent les jeunes plants encore fragiles par leurs sabots, sans compter l’herbe broutée excessivement qui n’arrive pas à maturation. Ce phénomène est moins perceptible dans la zone sahélienne, zone d’élevage par excellence, parce qu’elle est très vaste et relativement moins peuplée. Les éleveurs ont la possibilité d’évoluer loin des agglomérations et éviter ainsi les risques d’incidents avec les sédentaires pratiquant l’agriculture. Mais ces dernières années, pour de multiples raisons dont la conjoncture sécuritaire, les éleveurs préfèrent entrer dans les zones
occupées par les agriculteurs ou les éleveurs sédentaires, et des conflits très sanglants se déclenchent épisodiquement autour des points d’eau. Les efforts à faire par les pouvoirs publics, pour rendre disponibles, accessibles et non conflictuelles les ressources en eau, paraissent énormes et pas forcément bien planifiés par les centres de décisions. Cette question devrait davantage préoccuper les partis politiques, qui veulent aller aux consultations locales. Car il faut apporter des réponses concrètes et réalistes aux populations de l’Est, par exemple, qui ont beaucoup perdu de leur stabilité socioéconomique avec le conflit transfrontalier du Darfour et les Djandjawids, et dont une forte proportion vie actuellement dans les camps de déplacés. Comment faire pour aider ces populations à retrouver un point de départ de reconstitution de leur cheptel qui est leur raison de vivre ?

Le pire, dans le même ordre d’idées, c’est la désaffectation qui pourrait concerner les jeunes de la zone sahélienne, du fait de cette calamité naturelle en cours. En effet, si les familles perdaient leurs cheptels, décimés par la famine et la sécheresse, les bras valides seraient tentés, outre l’exode en ville, de répondre aux chants de sirènes des aventures politico-militaires
ou renforcer le grand banditisme interurbain. Au moment où le ras-le-bol de la guerre commencerait à s’imposer dans les esprits, la survie risquerait de créer des prolongations inutiles et ravageuses pour le pays.

D’une manière générale, la fracture sociale risquerait, en peu de temps, de tripler voir quadrupler à cause d’une mauvaise saison des pluies. Ce qui veut dire que nous devrions tous prendre conscience de la vulnérabilité de notre pays et repenser notre économie autrement, revoir nos habitudes de parasitisme coutumier et dégager un vrai consensus national autour de nos vrais ennemis
 : la pauvreté, l’ignorance, la paresse, le manque de discipline dans la gestion en général, le manque de prudence et de prévision, etc. Malgré le pétrole, nous avons besoin des autres ressources de la terre pour vivre dignement et en sécurité. Il va y avoir certainement des SOS en direction des donateurs et le gouvernement sera obligé de mobiliser des ressources supplémentaires pour contrer cette calamité naturelle.

Cependant, les solutions durables attendent d’être trouvées et d’être appropriées par tout le monde, paysan, éleveur, fonctionnaire, décideur, etc. D’autres pays, qui disposent de moins de potentialités que nous et d’une démographie plus pesante, se sont résolument attaqués aux causes de leur vulnérabilité chronique socioéconomique. Il y a des expériences de réussite qui devraient nous inspirer. Pourquoi serions-nous le dernier des peuples qui aurait perdu confiance en lui-même, au point d’être la cible privilégiée de tous les fléaux naturels et humains
 ?

Pour terminer, nous interpellons la diaspora tchadienne, qui commence à s’organiser, de prendre à cœur cette situation de calamité aux conséquences néfastes pour l’avenir immédiat de notre pays. Que la diaspora fasse preuve, pour une fois, de vrai patriotisme, en aidant les autorités, la société civile (ONG) et les populations à maîtriser le passage de turbulences annoncées et poser des solutions durables contre ces phénomènes cycliques facteurs de notre instabilité chronique. Sachant que nos cerveaux sont restés, pour la plupart à l’abri dans les pays d’accueil,
ils n’auront aucun argument justificatif s’ils ne prennent pas d’initiatives urgentes. « Avant que le pire n’arrive… 

Enoch DJONDANG

Tag(s) : #Ambénatna

Partager cet article

Repost 0