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Interview de M. Antonio Matzitelli, Représentant régional de l'office contre la drogue et le crime en Afrique centrale et de l'Ouest.
 

 

Le représentant régional de l’Office des nations unies contre la drogue et le crime pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique Centrale (UNUDC), Antonio Matzitelli révèle, dans cet entretien, le mécanisme des trafiquants de drogue au Sénégal et en Afrique. Il démonte aussi les procédés du blanchiment de l’argent sale dans les 23 pays d’Afrique de l’Ouest et du centre couverts par l’organisation basée à Dakar.


Quel bilan faites-vous de votre travail surtout concernant le trafic de drogue ?


Le bilan de notre travail est certainement positif. Non pas parce qu’il y a moins de drogue, mais on trouve de plus en plus des réponses. Les différents gouvernements de la sous- région, la CDEAO au niveau régional, la communauté internationale dans son ensemble, à New-York à travers les conseils de sécurité ou l’action individuelle des bailleurs de fonds, a réuni le sujet au centre d’un débat politique de haut niveau et opérationnel. Nous avons de plus en plus des programmes intégrés qui se développent dans la région, d’actions ponctuelles et une véritable volonté au niveau politique de faire quelque chose. Du côté des opérations, malheureusement beaucoup restent à faire. Les faiblesses des Etats, les défis structurels, individuels et régionaux demeurent encore et attirent inévitablement toutes sortes d’activités illicites et criminelles de la part d’un pourcentage assez réduit de la population.


À combien de tonnes s’élève la drogue qu’il y a eu en Afrique de l’Ouest l’an dernier ?


En 2008, nous avons fait une étude à travers laquelle nous avons essayé d’estimer sur la base d’un certain nombre d’indicateurs, combien de tonnes de cocaïne transitent ou pourraient transiter par l’Afrique de l’Ouest. Et nous en sommes arrivés au chiffre de 50 tonnes par an qui sont à 98% réexportés en direction des marchés de consommation notamment l’Europe et aussi vers d’autres marchés en voie de développement dans le continent Africain, Asiatique et en Europe de l’Est.


On parle de plus en plus la Guinée-Bissau qui serait en train de se hisser au rang d’Etat narcotrafiquant. Qu’en est-il du Sénégal ?


Je ne suis pas tout à fait d’accord sur le jugement que l’on se fait de la Guinée- Bissau. Au contraire, je dirais que c’est un pays qui souffre d’énormes problèmes, du point de vue structurel. À partir de 2005, elle n’a pas seulement attiré l’attention de la communauté internationale sur ses faiblesses, mais a mis le peu de moyens à sa disposition pour faire face à un problème évident et croissant. La Guinée Bissao, ce n’est pas du tout un Narco-Etat, mais plutôt un Etat qui lutte pour se défendre.
En ce qui concerne le Sénégal, il y a un an et demi, la plus grande saisie de drogue en Afrique de l’Ouest y a été opérée (presque 2 tonnes et demi).  Actuellement, il y a même un procès pendant en justice. Aussi, les saisies qui sont enregistrées montrent que les trafiquants de drogue et leurs partenaires locaux opèrent dans presque tous les pays de la sous- région. Toutefois les quantités saisies en Europe sur des passagers en provenance du Sénégal, indique que ce pays est touché par ce fléau.


Peut-on en connaître davantage sur les méthodes qu’utilisent les narcotrafiquants au Sénégal pour passer en travers les nasses de la Douane et des forces de l’ordre ?


Comme un peu partout, dans le monde entier. Tout d’abord les drogues arrivent en grande quantité par des avions privés. Et une fois arrivées sur les côtes de l’Afrique de l’Ouest, elles sont stockées dans les entrepôts des trafiquants. Et de plus en plus, les trafiquants étrangers travaillent avec des partenaires locaux qui, avec l’argent de leurs prestations de service, achètent eux-mêmes des quantités croissantes qu’ils réexportent en grande quantité dans des containers par bateau ou par voie terrestre. Une autre partie de la drogue, du reste beaucoup moins importante, est exportée par courrier. C’est ce qu’on appelle les «mules», c’est-à-dire, les individus qui sont souvent contactés sur place par des organisations criminelles locales et qui transportent dans les 400 grammes de drogue. Le plus souvent, ils le cachent à l’intérieur du corps ou dans leurs bagages. Ce réseau de «mules» se développe surtout au niveau des aéroports qui ont des vols internationaux. Le Sénégal étant dans ce cas, enregistre un passage croissant des «mules». Des études faites en Octobre 2008 a montré qu’en termes de quantité, l’aéroport de Dakar est le plus important en ce qui concerne le passage des «mules» sur la base des saisies qui ont été opérées dans des lieux de transit en Europe et en Afrique du Nord. Mais cela s’explique aussi par le fait que l’aéroport du Sénégal a cinq fois plus de passagers en transit par rapport à d’autres aéroports. Par exemple, au Sénégal il y a 5 vols en direction de l’Europe chaque semaine, tandis qu’en Guinée- Bissau, il y en a qu’un seul.


Ce que vous expliquez n’est-il pas lié également à une certaine porosité du système au Sénégal ? Lors de la dernière saisie- record  de drogue, il était apparu une série de négligences suspectes de la part de l’Etat. Les trafiquants s’étaient caché derrière un projet de culture de crevettes pour s’adonner au trafic de drogue. Est-ce qu’il n’est pas possible qu’ils réussissent à corrompre certaines personnalités pour faire passer leur trafic ? 


Il y a un procès en cours et j’imagine que les actes judiciaires pourront fournir des réponses par rapport à la dynamique antécédente à la saisie. Malheureusement dans tous les États de l’Afrique de l’Ouest le Sénégal y compris, on remarque que l’argent de la drogue est très important que les trafiquants trouvent le moyen d’infiltrer la machine étatique. Cela est beaucoup plus récurrent en Guinée-Bissau, mais a aussi des impacts dans des pays comme le Sénégal.


La drogue est de plus en plus liée au blanchiment d’argent. Dans quel secteur, l’argent de la drogue est-il blanchi au Sénégal ?


Il y a plus de chances que cet argent soit blanchi et investi dans des opérations de façade. Toutefois, il est difficile de définir le pourcentage de l’argent de la drogue, parce que le crime de blanchiment d’argent ne détermine pas l’origine de ce fond. Heureusement, l’importance du crime permet la persécution de l’individu, en dépit du lien de la personne avec un autre crime qui a généré ces fonds. Déterminer leurs origines vient après, souvent lorsque la machine judiciaire est enclenchée.


Avec le travail qu’effectue la Cellule de lutte contre la délinquance financière et en plus du vôtre, est-ce qu’il arrive que des gens soient arrêtés. Si c’est le cas, les dossiers sont-ils transmis au procureur de la République ?
 

Nous avons d’excellents rapports avec cette cellule et nous avons beaucoup d’estime pour tout ce qu’ils ont réussi à faire dès son lancement en 2005. Cela dit nous, nous ne sommes pas une organisation policière. À ce que sache, la cellule de lutte contre la délinquance judiciaire a transmis jusqu’aujourd’hui plusieurs cas au pouvoir judiciaire qui, j’imagine, fait des investigations dans le but d’aboutir à des poursuites pour blanchiment d’argent.

 

Croyez-vous que la justice ira jusqu’au bout ?

Je dois y croire.


Par rapport au blanchiment d’argent, récemment au Sénégal on a évoqué le cas de l’ancien Premier Ministre Macky Sall, pour dire qu’il serait coupable de blanchiment d’argent avec un Président Africain Omar Bongo. Est ce que lorsque des politiques ou hommes d’Etats sont impliqués, cela rentre dans vos champs de vos investigations ?


Pas dans le nôtre. Toutefois, il y a des critères, des règles et des recommandations qui ont été approuvés au niveau mondial par le groupe inter- gouvernemental contre le blanchiment d’argent et qui prévoient une attention particulière à ce qu’on appelle le PIP (politicaly important people). Il est très étroitement lié à la lutte contre la corruption en général et comporte des mesures pour éviter que toutes les personnes politiquement exposées puissent profiter de leurs pouvoirs pour s’enrichir ou être sujets d’une certaine façon à des accusations. Nous avons développé un système qui permet aux Etats dont les fonds ont été détournés par des personnages politiques de pouvoir se réapproprier ces fonds.


En vous référant à vos textes, est-ce que le fait qu’un chef d’Etat donne de l’argent à un opposant peut-être considéré comme du blanchiment d’argent ?

Je ne crois pas. Il y a une définition très claire du blanchiment d’argent. C’est un crime qui est cristallisé dans sa formulation. C’est l’action de remettre dans le circuit financier de l’argent de provenance suspecte afin de déguiser l’origine. Compte tenu de cette définition, vous pouvez l’appliquer à votre question.

 

En tant que combattant de la drogue et du crime au Sénégal, pensez-vous que les immeubles qui sortent de terre tous les jours et les boîtes de nuit qui se mettent en place dans certains secteurs de Dakar peuvent provenir de l’argent sale ? 


Je suis d’avis que les performances économiques officielles de l’économie du Sénégal ne donne pas forcément une justification à ce que l’on voit. Souvent les nouveaux riches plutôt que d’investir préfèrent montrer leurs richesses. J’ai vu pas mal de gens qui se promènent avec des voitures de plusieurs dizaines de millions et quand ils vont à la pompe à essence, ils ne mettent que 5000 franc. Cela est plutôt culturel car il y a des paramètres à la fois psychologiques et sociologiques qui rentrent en compte. Cela dit, on ne peut pas criminaliser la richesse, ni la volonté de montrer un état de bien-être. Il faut tout de même faire gaffe, que cette culture de l’argent facile ne puisse devenir un véritable obstacle au développement du pays. Ce qu’il faut ce sont des investissements réels et la création de travail qui puisse redistribuer cette richesse. Il faut surtout offrir aux jeunes des perspectives.

 

On évoque aussi le terrorisme dans le système de financement de certaines organisations à but humanitaire. Est-ce que ce domaine vous intéresse, en plus du réseau de déplacement de certains fonds de pays Arabes vers des pays pauvres comme les nôtres ?


Encore une fois, cela ne nous concerne pas directement. Nous travaillons dans le développement des instruments législatifs. Je suis très fier de dire qu’un des acquis de la lutte contre le blanchiment au Sénégal a été la priorité de la cellule de lutte contre la délinquance financière et les institutions Sénégalaises. Aussi le blanchiment d’argent et le terrorisme sont de plus en plus associés, parce que les moyens de contrôler les passages de fonds sont très similaires. Cela dit nous ne nous occupons pas des transferts de fonds et des groupes terroristes, sauf dans la mesure où ces individus peuvent être associés à des réseaux criminels. Et cela est pratiquement une évidence qui se passe partout dans le monde. C’est- à- dire que le terrorisme se finance par des activités criminelles, c’est le cas des Talibans en Afghanistan avec la production de l’héroïne.


Source : L'observateur

Tag(s) : #Question sur l'Actualié

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