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Christian Graeff, ambassadeur de France, notamment en Libye et en Iran, a commencé sa carrière comme administrateur d’un district nomade du Tchad. En 1991-93, il était conseiller diplomatique du Président du groupe TOTAL.

Depuis sa découverte, dès le début des années 1970, l'histoire du pétrole au Tchad n'est pas précisément ce qu'en anglo-américain on nomme une « success story ». Alors que des gisements présumés importants avaient été reconnus par la société américaine Conoco au nord du lac Tchad (Kanem), puis, que de façon plus évidente des réserves nettement supérieures étaient identifiées dans la fosse de Doba (Logone oriental), des différends inter-africains venant s'ajouter aux interminables conflits internes qui paralysent le développement du Tchad depuis son accession à l'indépendance ont longtemps retardé, d'abord, les indispensables travaux de reconnaissance préalables sur le terrain, ensuite, les lourdes négociations inhérentes aux modalités de financement et de mise en œuvre d'une économie pétrolière dans un pays démuni.

Négociations et concessions

Dans un premier temps, le gouvernement tchadien décida l'exploitation du seul gisement de Sedigui-Rig-Rig au nord du Lac, en vue d'alimenter une mini-raffinerie dont la construction à proximité de la capitale, soit à 320 kilomètres du gisement, pouvait permettre de couvrir la consommation locale en produits pétroliers (123.000 tonnes en 1990 durant 10 à 15 ans. Fut alors constituée la Seerat - Société d'Etudes et d'Exploitation de la Raffinerie du Tchad - dont les parts étaient détenues à 51 % par l'Etat tchadien et pour 49% par un consortium regroupant les compagnies Esso-Exxon, Shell et Chevron.

On peut s'étonner que, des deux pétroliers français, aucun ne souhaita alors entendre l'appel du président ldriss Deby qui se montrait désireux de diversifier les relations du Tchad dans ce domaine. Curieusement, nos sociétés pétrolières négligèrent de s'intéresser à Lin, secteur d'avenir, et d'envisager les potentialités d'une coopération renforcée avec le Tchad, alors que le poids de notre pays dans son économie risquait dès lors de devenir marginal. Chez Total, le conseiller diplomatique du président de la compagnie que j'étais, eut beau tenter de jouer de la corde sensible - « Trop politique », jugea Serge Tchuruk. En fait, la stratégie du groupe telle qu'il venait de l'orienter (nous étions en 1991) voulait que priorité absolue soit réservée dans le choix des investissements à opérer, à la conquête de nouveaux périmètres prometteurs en gaz, cette « énergie du XXI ème siècle » comme aimait à le proclamer le président Tchuruk ( Il se voulait déjà « le petit jouant dans la cour des grands ») et je n'eus, cette année là, aucune peine à le convaincre de tenter de négocier - en dépit de tous les obstacles prévisibles - avec l'Iran des Ayatollahs afin de devenir le premier partenaire occidental du grand Satan iranien, l'Iran faisant figure pour les experts de deuxième réserve mondiale de gaz. Ce projet par la suite fut couronné de succès …


Quant à Elf-Aquitaine, ses raisons étaient tout autres. Pour Loïc Le Floch-Prigent, le Pétrole « politique » n'a jamais fait peur, loin s'en faut, et surtout s'agissant d'or noir en Afrique. La stratégie propre à « l'émir » (son surnom au sein des « réseaux ») le conduisait à être partout présent et si possible influent dans la région - au Niger, au Cameroun. au Gabon, au Congo, comme plus tard en Angola. Elf-Aquitaine n'avait donc pas négligé de négocier quelques années auparavant sa participation au consortium des sociétés américaines. Mais à l'époque, le président Hissein HABRE qui supervisait personnellement le dossier ne semblait pas vouloir favoriser particulièrement la participation de sociétés françaises dans ce secteur (c'est ainsi que Total, très présente alors dans le domaine de la distribution avec 32% du marché, et qui s'était portée demandeur, n'avait pas été invitée à participer à la constitution de la Seerat). Au reste, les droits d'entrée très élevés exigés alors pour intégrer le consortium, au motif de l'importance des investissements requis, n'étaient pas de nature à encourager à ce stade les velléités du groupe Elf.

Seule à s'engager résolument au Tchad, la société d'Ingénierie française Technip fut désignée fin 1990, pour diriger les études sur l'exploitation du gisement nord, préparer les appels d'offres concernant les trois modules à réaliser (oléoduc, raffinerie, centrale thermique) et assurer la supervision des travaux. Ceux-ci, d'une durée prévue de 26 mois allaient en fait s'éterniser. Car si la première phase était financée par la Banque Mondiale - à hauteur de 10 millions de dollars -. il avait été prévu que la réalisation de l'ensemble du projet, dont le coût était évalué à 100 millions de dollars, devrait être couverte à 70% par l'Etat tchadien (grâce à des prêts extérieurs : Bird. Bad, BEI, CCCE) et à 30% par la Seerat. Confiée de gré à gré à une société soudanaise, Concorp, la construction ne fut jamais achevée, ladite société ayant disparu avec les millions de dollars versés.

Si l'exploitation de Sedigui au Nord ne soulevait aucun problème de fond (de territorialité. ou de gouvernance), il devait en aller tout autrement pour les importants champs pétroliers du Logone, région frontalière de la République Centrafricaine, qui est un autre Etat des plus pauvres du monde. Dès son élection, le président centrafricain Ange-Félix Patassé, tenta, mais sans succès, d'obtenir de son homologue tchadien « l'exploitation en commun dans l'intérêt des deux peuples ». Le pétrole de Doba devenait ainsi une source de tensions supplémentaires, entre deux pays qui s'accusaient épisodiquement d'abriter des opposants armés et de fomenter des complots.

Il n'empêche, le Tchad du président Deby ne faiblit pas dans sa volonté d'aller de l'avant. En 1992, Elf Hydrocarbures Tchad fait son entrée dans le consortium. à hauteur de 16%. Esso Exploration and Production Tchad, filiale d'Exxon. est alors opérateur et vient de lancer la phase finale de définition de ce que certains croient pouvoir tenir pour l'un des plus grands projets pétroliers de l'Afrique sub-saharienne Les réserves récupérables dans les champs de Miandoum, Komé et Bolobo vont être évaluées à plus de 100 millions de tonnes : elles justifient des investissements tournant autour de 2,5 milliards de dollars. La Banque Mondiale décide alors de s'intéresser au projet et d'en suivre les développements. Avec des pics de 225.000 - 250.000 barils/jour, le pétrole de Doba devrait rapporter environ 200 millions de dollars par an au Tchad, et doubler le PIB tchadien durant un quart de siècle).

En 1994, à la mi-janvier, est signé à Yaoundé un protocole entre le Tchad, le Cameroun et le consortium concessionnaire du « permis H » tchadien comprenant Esso (40%), Shell (40%) et Elf (20%) Les signataires approuvent les conclusions des études relatives à la construction d'un oléoduc de 1050 kilomètres, dont 880 en territoire camerounais, avec Kribi pour débouché maritime. La construction de l'oléoduc et des installations d'exportation, quant à elle, nécessitera un investissement total de 2,2 milliards de dollars. Si la mise en exploitation des gisements de Doba renferme pour le Tchad la promesse d'un enrichissement durable, elle représente une aubaine pour le Cameroun dont la production pétrolière est en déclin (110.000 b/j en off-shore, en baisse continue.

Construction et indemnisations

En 1998 le consortium signe un protocole d'accord avec le gouvernement tchadien portant sur le développement des champs de Doba et la construction du pipeline. Mais, sur le terrain, les choses se gâtent entre le pouvoir de Ndjamena et la population. Tandis que les atermoiements de la Banque Mondiale découragent les investisseurs. des ONG se créent pour mener le combat de l'indemnisation des paysans spoliés de leurs terres. En 1997, Elf quitte le consortium, et Shell fait de même. Un nouveau groupement prend le relais. avec les américains Exxon Mobil (40%) et Chevron Texaco (25%). auxquels s'agrége le malaisien Petronas (35%). Le 20 janvier 2000. le Parlement européen vole une résolution demandant à la BEI de suspendre sa contribution de 44 millions d'euros pour Doba tant que les « exigences sociales et environnementales » n'auront pas été garanties. Le gouvernement tchadien réagit en invitant les députés de Strasbourg à venir constater la situation sur place. La délégation des parlementaires européens conclura que le pétrole « peut être une solution » pour lutter contre la pauvreté et l'Union européenne cessera son hostilité au projet. Entre temps, la Libye du colonel Kadhafi a offert au président Deby de remplacer les compagnies occidentales qui se retirent, n'hésitant pas à accuser celles-ci de chercher à priver le Tchad de la manne pétrolière.

Le 6 juin 2000, après des années d'hésitations et de tergiversations, la Banque Mondiale donne enfin son feu vert : elle apportera à la fois sa contribution financière (un prêt de 39,5 millions de dollars) et une caution morale jugée « indispensable » par le meneur de jeu Esso. L'institution prévoit de s'impliquer dans un contrôle strict de l'utilisation des recettes pétrolières et de suivre cette expérience de près. Outre les opposants au régime Deby, plusieurs organisations non gouvernementales restent cependant sceptiques sur l'efficacité d'un tel contrôle, qui entend garantir l'utilisation exclusive des revenus pétroliers pour le financement de projets de développement. Fort de la bienveillance nouvelle de bailleurs de fonds longtemps réservés à l'égard du Tchad, Idris Deby pourra miser sans coup férir sur l'« effet pétrole » pour assurer sa réélection un an plus tard (20 mai 2001) et ce, en dépit d'une décennie d'usure du pouvoir, de la pesanteur frontalière de la Libye, d'une rébellion armée au Tibesti qui ne désarme pas.

Exploitation et contestations


C'est le 29 juin 2003 que le consortium lancera la production sur les sites de Komé, Bolobo et Miandoum. Plus de 50 millions de barils ont été exportés entre octobre 2003 et août 2004, pour un chiffre d'affaires de 900 millions de dollars. A qui va profiter dès lors le pactole ? D'une manière générale en Afrique, personne ne sait au juste comment se partage la rente pétrolière, tant la fiscalité est complexe, le partage de production variable, les coûts incontrôlables. Même s'il n'en reste que 30% pour le pays, c'est relativement beaucoup pour ceux qui n'investissent rien en fonds propres comme c'est le cas du Tchad aussi bien que du Soudan, de la Guinée équatoriale ou de l'Angola. Les compagnies exploitent et transportent sans grand contrôle des autorités nationales ce qui est à la source de bien des soupçons, et qui nourrit le risque de sévères contentieux. Des 900 millions de dollars réalisés, le Tchad n'avait perçu au 30 juin dernier que 70 millions, dont la moitié destinée à provisionner les réserves de la dette. Des pourparlers sont engagés entre les deux parties du 14 au 30 septembre : ils se soldent par un échec. Là n'est d'ailleurs pas le seul point de divergence. Ndjamena conteste également le fait que le comptage du produit exporté se fasse à Kribi, le port camerounais de transit du pétrole tchadien, et non à Komé comme le prévoit la convention signée, entre les deux parties. Cette situation crée un « stock mort » de quelque 12 millions de barils. équivalent au pétrole contenu dans l'oléoduc long de plus de 1000 kilomètres. Autre contestation : elle a trait à la décote du brut tchadien - autour de 10 dollars/b. par rapport au brent (brut de référence, extrait en mer du Nord). Plus sérieux encore : les calculs effectuée depuis janvier 2004 par le consortium sont effectués sur la base d'un baril à 25 dollars, alors que le prix moyen frôle le seuil de 40 dollars. Rendues publiques par la présidence tchadienne, ces divergences ne provoqueront aucun commentaire du consortium, non plus que de la Banque Mondiale, partenaire du projet pétrolier de Doba (et qui, pour avoir parrainé les accords entre Ndjamena et les groupes pétroliers, a une responsabilité morale dans leur exécution). Parce que le président Deby ne peut faire comme si de rien n'était (étant en ligne de mire, il a réuni le président du Parlement et certains chefs de partis avant de passer à l'offensive contre les compagnies), le risque de crise durable apparaît sérieux...

Une petite lueur, cependant. au bout du tunnel ... Une convention de financement d'un montant de 23 millions d'euros a été signée le 19 juillet dernier entre le gouvernement tchadien et la Banque islamique de développement - la BID - pour la construction, clé en main, d'une centrale à Farcha, en périphérie de la capitale, dotée d'une puissance de 25 mégawatts, la nouvelle unité devrait mettre fin à la crise énergétique dont souffre Ndjamena. La Société Tchadienne d'Eau et d'Electricité (STEE) n'exploite aujourd'hui qu'environ 10 MW, ce qui représente moins de la moitié des besoins estimés de la ville ... Mais le problème du coût de l'énergie supporté par les consommateurs reste entier : l'électricité tchadienne a un prix des plus élevés du continent (double du Mali. 8 fois supérieur à celui du Ghana). La mise en exploitation du gisement pétrolier de Sedigui, doté d'un brut léger facilement utilisable. permettrait d'obtenir un carburant moins cher, si la construction projetée d'un oléoduc et d'une raffinerie trouvait enfin (quelque trente années après) sa solution.

L'Etat tchadien assure que la sortie de crise est désormais imminente. En attendant les prochains épisodes … On a toutefois quelque peine à le croire.

Tag(s) : #Economie

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