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PROSTITUTION/ DIAGNOSTIC - Analphabétisme, détérioration du tissu social, effritement du contrôle familial : Dans les méandres d’une pratique devenue énigmatique.


Pendant trois mois, une équipe du programme d’Enda Santé, en plus de l’observation, a réalisé des entretiens avec les acteurs du programme et avec des femmes travailleuses du sexe clandestines, dans des chambres, des cours de concessions, des bars ou dibiteries à Dakar et à Mbour. La moitié environ a eu lieu hors des sorties de la clinique mobile. Le souci étant de donner autant que possible la parole aux femmes, ainsi qu’aux acteurs de terrain, dans une approche compréhensive, afin de restituer la complexité de leurs situations.

Au Sénégal, 77% des femmes sont illettrées contre 57% des hommes et lorsqu’elles sont scolarisées, les filles sont souvent retirées plus tôt de l’école. Elles ont un moindre accès à l’emploi et à la formation, et sont plus affectées par la pauvreté et la dépendance économique. Ainsi, «on assiste à une féminisation de la pauvreté», explique-t-on dans une étude de Enda Santé intitulée : «Au-delà des clichés, la réalité multiforme de la prostitution clandestine.» Publiée en août 2007, l’étude constate que dans le contexte de paupérisation et d’urbanisation non contrôlée qui caractérise le Sénégal comme de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, les mutations sociales sont intenses : l’effritement du contrôle familial et communautaire, le changement des rôles et de l’autorité des aînés et des pères, bouleversent les fondements de la famille sénégalaise.

Ces facteurs sont à l’origine d’une prostitution galopante et incontrôlable dans la banlieue dakaroise et sur les villes côtières, points de chute des touristes. Les équipes d’Enda Graf qui ont investi ces milieux pendant des mois, ont fait des constats «inquiétants». En effet, «au contact de ce travail de terrain, il apparaissait que nombre de travailleuses du sexe n’étaient pas enregistrées au fichier sanitaire, et avec la paupérisation, se développait dans les quartiers une prostitution dite clandestine ; actuellement, on estime que seules 20 à 30 % des travailleuses du sexe sont enregistrées».

«Ces femmes non enregistrées apparaissent comme particulièrement vulnérables aux Ist/Vih/Sida. En effet, elles ont un accès moindre à l’information et aux soins, elles ne bénéficient pas de la prise en charge existante pour les officielles et ce, dans un contexte de clandestinité sociale, de stigmatisation voire de répression sociale.» Les «experts» de terrain en déduisent alors que «le système en place de déclaration et de prise en charge des travailleuses du sexe, apparaît alors inadapté».

Pire, certaines omnibulées par le gain et la prise en charge d’une famille souvent dépourvue de pater, semblent ne pas se soucier de leur état de santé, «Maintenant la vie est difficile, personne ne t’aide. Tu es obligée de faire l’amour pour qu’un homme t’aide. Il va payer l’eau, l’électricité…. J’ai 6 gosses à ma charge, tu es obligée, tu ne peux pas ne pas le faire (….) Un homme, il ne va pas te donner de l’argent ou te régler un problème sans que tu ne fasses l’amour avec lui (…..) Les hommes, il y en a qui sont égoïstes, ils ne viennent chez toi que quand ils savent que tu es dans le besoin», témoigne une femme de 45 ans qui habite Grand-Dakar, divorcée.

Une autre divorcée, beaucoup plus jeune est mère de deux enfants. Vieille de 26 années, elle est adepte des boîtes de nuit. Elle s’appelle Oulèye, et aime fricoter avec les nantis et les blancs. Sa logique ? «Sourire, être belle, correcte, aller dans les boîtes, les restaurants, se promener, il faut que les garçons me voient (…) Je vois beaucoup de garçons : «Mbaraan rekk !» Ainsi elle arrive à gérer sa petite famille.

Seulement, au-delà de ces clichés, l’étude nous apprend que de nombreuses femmes ou filles ne fréquentent pas les lieux identifiés de prostitution tels que les bars, boîtes ou maisons closes. Ces dernières «pratiquent un multipartenariat, plus ou moins intensif, en général, en essayant de préserver la plus grande discrétion autour de leurs activités dans leurs quartiers respectifs. Les rencontres se font alors par connaissances, par amis, en se promenant dans la rue, en fréquentant les petites buvettes ou restaurants de quartiers…». Ces filles, explique-t-on, ont parfois une chambre, d’autres sont dans leurs familles où elles peuvent recevoir leurs partenaires sans gêne ou encore «faire leurs affaires» dans le plus grand secret, en allant à l’hôtel ou chez les hommes.

C’est dire que «les pratiques de la prostitution dans la clandestinité sont très variées», constatent les animateurs de terrain. En effet, si beaucoup ont des pratiques que l’on peut qualifier de professionnelles, d’autres femmes ont des pratiques plus ambigües, moins fréquentes ou occasionnelles. D’ailleurs, ces dernières ne se reconnaissent pas comme des travailleuses du sexe ou «filles qui sortent», relève-t-on dans l’étude.

La tendance devenue chronique au Sénégal, est que les femmes pratiquent un «multipartenariat contre de l’argent nommé mbaraan». Or, «de la prostitution professionnelle au mbaraan, les frontières sont floues et il y a toute une gamme de réalités, rendant difficile la définition même de la prostitution», soulignent les agents de Enda Graf.

La banlieue dakaroise, qui compte pas moins de 5 millions d’âmes, en est-elle pour autant une poudrière ? En tout cas les germes du mal sont déjà enfouis sous les décombres d’une vie trahie par la précarité. Et Enda Graf qui s’est intéressée au devenir d’une population livrée à la déchéance nourrie par des maladies sexuellement transmises (Mst), apporte son «service de santé mobile» pour amortir le choc, tout en essayant d’être «la famille» des personnes qui ont recours à la «débauche» pour se tirer d’affaire.

Source : Le Quotidien

 

Tag(s) : #International

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